La maladroite : drame de vie ordinaire

La maladroite est un téléfilm librement adapte du roman d’Alexandre Seurat. Diffusé sur France Télévisions le mardi 19 novembre et disponible en replay durant 7 jours (avant peut-être une sortie DVD comme TF1 l’avait fait pour l’Emprise sur la violence conjugale ?), le téléfilm traite avec pudeur et justesse de la maltraitance infantile. Il a réuni 4,5 millions de spectateurs (19,6% de part d’audience) et se hisse en tête des audiences. A découvrir ou redécouvrir de toute urgence pour que de nouvelles étoiles brillent de moins en moins souvent suite aux coups de leurs parents.

Isabelle Carré et Elsa Hyvaert dans La maladroite © FTV
Isabelle Carré et Elsa Hyvaert dans La maladroite © FTV

La maltraitance infantile : en voilà un sujet difficile. Pourtant, Eléonore Faucher n’hésite pas à s’en emparer et à livrer sa vision de réalisatrice sur ce drame de vie ordinaire. En adaptant librement le roman d’Alexandre Seurat, elle met en lumière un fait divers réel qui ne devrait pas être banalisé. A la base, une mort, celle de la petite Marina Sabatier, enfant martyre maltraitée par ses parents. Décédée en 2009 à l’âge de 8 ans des suites de maltraitances parentales, la petite sera renommée Diana dans le roman, comme une princesse brûlée vive et Stella dans le téléfilm, comme une petite étoile de plus dans un ciel pluvieux qui pleure le décès de tant d’enfants. Des « parents » (peut-on encore les nommer ainsi ?) qui font croire à l’enlèvement de leur enfant pour « expliquer » (ah ça ils sont forts pour expliquer) sa disparition soudaine peuvent-ils rester au-dessus de tous soupçons ? France Télévisions choisit de consacrer une soirée spéciale à ces petits bouts de chou à l’occasion des 30 ans de la Convention internationale des droits de l’enfant.

Une petite fille disparaît de la voiture où ses parents et son frère l’ont laissée le temps d’aller chercher une pizza. Un an plus tôt, Stella a six ans mais elle arrive pour la première fois à l’école, en décalage de quelques semaines par rapport à ses camarades. La raison ? La faute à son immunité défaillante qui rend la petite fille très souvent malade. La petite fille se sait fragile et les parents, désorientés, se justifient à coups de certificats médicaux. Cependant, sa sociabilité bizarre attire le regard et fait naître les premiers soupçons. Au premier rang de la chaîne, Céline, la maîtresse de Stella qui découvre une trace suspecte sur le petit corps de l’enfant. Et puis les incidents s’enchaînent mais semblent encore isolés. Pourtant, dans la tête de l’enseignante, il est clair que quelque chose ne va pas. Alors elle consigne dans un petit carnet ses observations : les bleus, les absences, les blessures justifiées qui peinent à convaincre… Malheureusement, elle doute et n’a pas le temps d’agir : la famille déménage. Le petit carnet arrive dans les mains de la nouvelle directrice d’école et de Monsieur Massini, l’instituteur qui aura Stella en classe. De nouveaux incidents se produisent. La directrice rédige un signalement et les parents sont convoqués avec l’enfant à l’Institut Médico-Légal. Classement sans suite jusqu’au jour où la petite se plaint de ses pieds et se retrouve hospitalisée. La maltraitance fait de moins en moins de doute face à des parents de plus en plus stratèges. La couche de vernis des adultes aimants se fissure et l’entourage proche ou lointain de la fillette se rend compte des déviances.

Ce drame est servi par une distribution de qualité. Le jeu des rôles principaux comme celui des secondaires, est tout en pudeur et retenue. Chaque scène est bouleversante, émouvante, poignante. Les nuances font la force de ce traitement d’un sujet mis en avant avec une grande justesse. Isabelle Carré est toujours aussi merveilleuse dans des rôles qui pointent du doigt une humanité quotidienne. Au théâtre comme devant les caméras, elle étincelle sans jamais se mettre en avant. Premier témoin d’une réalité indicible, elle touche au cœur et nous fait inévitablement verser quelques larmes, notamment dans sa dernière scène lorsqu’elle rédige sa lettre de démission de l’Education nationale, instance au premier rang mais encore trop souvent impuissante. Également dans le rôle de professeure des écoles et directrice, Emilie Dequenne est épatante et est le reflet des faibles moyens à disposition pour alerter les autorités compétences et faire entendre justice pour des petits êtres sans autre défense. L’actrice de Pas son genre (avec l’excellent Loïc Corbery) est d’une perfection inouïe. Face à ces deux têtes d’affiche, la petite Elsa Hyvaert se montre à la hauteur. Elle incarne Stella avec conviction, en douceur, avec une véracité comme seuls les enfants en sont capables. Pantin de parents bourreaux qui la manipulent entièrement, le rôle principal se doit d’émouvoir sans tomber dans le pathos. Pari réussi avec cette actrice qui a déjà tout d’une grande. Notons également la performance d’India Hair en mère effacée mais qui se positionne rapidement sur la défensive en devenant suspicieuse quand elle se retrouve convoquée en compagnie de son mari, joué par Damien Jouillerot, formidable en père omniprésent mais capable de justifier l’impensable avec naturel et compassion. Coralie Russier (dont ThéâToile vous avait déjà parlé il y a quelques années notamment pour son rôle de Solveig au théâtre dans le Peer Gynt de Nicolas Candoni ou encore dans En miettes par Laura Mariani), prête ses traits et sa voix éraillée à Rachel Davic, assistante sociale qui fait preuve d’une grande sensibilité mais bernée elle aussi par la façade de papier glacé d’une famille prête à tout pour masquer sa nature. A noter également la performance de Pierre Diot en instituteur dévoué et celle d’Alicia Hava en interne compatissante.

Une sorte de grâce émane de ce téléfilm pudique qui ne montre à l’écran aucun acte de violence physique. Exempt de voyeurisme, il se contente de mettre en lumière la lenteur administrative (un signalement au Procureur ou une Information Préoccupante au Département met du temps à avoir des répercussions sauf en cas de danger immédiat et nécessite que l’enseignant signale l’engagement de cette démarche à la famille !) et la défaillance de tout un système. Touchant à l’humain, le sujet est forcément complexe. Qui croire ? Que penser ? Comment agir ? A qui la faute : les enseignants, les médecins, l’assistance sociale, les gendarmes, la justice ? Combien faudra-t-il encore de Marina, Diana ou Stella pour faire bouger les consciences ? Oui, un enseignant qui constate des choses anormales a le droit de douter mais se taire par peur de se tromper ou d’être l’objet de représailles n’est-ce pas être coupable tacitement ? Il est certain que retirer un enfant de son foyer parental est compliqué et que pour la victime, vivre en famille d’accueil qui a interdiction d’aimer ou d’être trop proche de l’enfant, est source de troubles profonds (et rien de mieux en foyer collectif où les enfants se retrouvent mis de côté dans une société qui les rejette) mais vaut-il mieux une vie de souffrances ou une mort qui n’apaisera rien ? Stella était battue et affamée. La famille fournissait de faux certificats, justifiait les marques par un mot banalisé : la maladresse et les absences par une maladie immunitaire qui n’existait que dans son esprit tordu. Après la mort de leur fille, ils sont partis en vacances élaborer tranquillement leur ultime stratagème machiavélique. Quelle conséquence pour tous ceux qui ont vu et n’ont rien dit ou ceux qui ont parlé mais sans être écouté ?

Rappelons qu’en France, dans ce pays des libertés, 130 mineurs environ décèdent chaque année sous les coups de leurs proches. Cela fait un enfant qui meurt tous les cinq jours dans la famille. Plus de 50 000 mineurs sont victimes de violences et de mauvais traitements. Faute de recensement précis, ces chiffres seraient très largement sous évalués ! Les statistiques estiment même que nous serions 15 fois en deçà de la vérité : de quoi faire réfléchir, surtout lorsque l’on sait que 60% d’enfants maltraités gardent le silence par peur ou par amour. Des signes doivent alerter. En cas de soupçons, il faut essayer de vérifier et se renseigner. Dans tous les cas, il faut en parler mais pas directement avec les parents qui peuvent se révéler être stratèges et élaborer un nouveau plan pour passer entre les mailles du filet en cas de culpabilité. Le 119 reste un numéro accessible 24h/24 et 7j/7. Des professionnels sont là pour vous aider à lever ou infirmer vos doutes. Ne restez pas seuls avec cela car votre voix pourrait sauver une vie.

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La rédaction a visionné le téléfilm le mercredi 20 novembre 2019

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Réalisation : Eléonore Faucher

Scénariste : Françoise Charpiat

librement inspiré du roman d’Alexandre Seurat

Distribution : Isabelle Carré, Emilie Dequenne, Elsa Hyvaert, India Hair, Damien Jouillerot, Coralie Russier, Pierre Diot, Alicia Hava

Durée : 1h24

  • Disponible en replay sur France Télévisions

jusqu’au 26 novembre 2019


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