La trilogie de la vengeance : impossible d’oublier

Simon Stone ! Rien qu’à ce nom, nous savons par avance que nous n’allons pas assister à une représentation passive.  S’il a éprouvé quelques difficultés à faire naître sa création (la première a été reporté de quelques jours afin de laisser plus de temps au metteur en scène suisse pour peaufiner son écriture de plateau qu’il met au jour au fil des répétitions), le résultat est bluffant et vraiment prenant. Pris dans un thriller haletant, le spectateur suit un parcours balisé (différent selon la lettre qui lui est attribué) pour le mener à démêler les ficelles de la violence ayant été engendrée par une soif intarissable de vengeance.

La trilogie de la vengeance de Simon Stone © Elizabeth Carecchio
La trilogie de la vengeance de Simon Stone © Elizabeth Carecchio

« Il ne respire pas ». Aimée vient de tuer un homme avec trois autres femmes dont une mère et sa fille. C’est ainsi que débute le parcours C de la trilogie de la vengeance qui nous fera passer de l’espace pause et détente du bureau à la salle de restaurant chinois en 1987 avant de finir dans la chambre d’un hôtel du 9ème arrondissement de Paris. Certainement l’ordre le plus intéressant et le plus intense pour cette dernière création de Simon Stone. « Les gens ne pensent pas que les femmes puissent commettre ce genre de crime » et pour cause : la victime est ligotée sur une chaise, avec du ruban adhésif sur les yeux et un sac plastique sur la tête qui progressivement coupe l’arrivée d’air dans son corps et le précipite vers la mort : « y’en a eu combien de femmes, ici, dans ce bureau ? ». Cet homme, c’est Jean-Baptiste, le patron d’une entreprise qui vend de l’évasion, « qui a violé la réceptionniste il y a un mois ». Il était comme un fils pour Florence qui prépare pourtant désormais son pot de départ, au grand dam de Margot, sa compagne. D’ailleurs, sa fille, Zoé, veut ce soir « tuer cette empathie » envers un homme qui a brisé son équilibre. Chantal, la mère, se sent de trop dans sa propre entreprise où travaille également sa fille, Elise. Odette, elle, semble épargnée puisqu’elle couche avec Jean-Baptiste sans pour autant l’aimer. Disons qu’elle le supporte. Mais qui est Séverine, celle qui semble être au cœur et à l’origine de tout ?

Allons-nous juste assister à la vengeance d’une violence faite aux femmes ? Jean-Baptiste est le seul personnage masculin face à cette horde féminine bien décidée à obtenir justice. En passant de salle en salle, en remontant le temps ou en vivant des flash-back ponctuels, le spectateur va découvrir progressivement comment on en est arrivé là, pourquoi l’homme sur la chaise est-il condamné à mourir seul et suppliant. En empruntant des thématiques et une trame aux trois grands dramaturges élisabéthains que sont William Shakespeare, Thomas Middleton et John Ford auquel il associe l’un de leurs contemporains espagnols Lope de Vega, Simon Stone interroge la violence et met à l’épreuve le spectateur dans une création haletante, prenante, aux allures de thriller. Les interprètes sont exceptionnels et livrent une performance incroyable, chronométrée et complexe. Eric Caravaca, « petit, méditerranéen aux yeux tristes » parvient à faire naitre chez nous de l’empathie dans sa confession du désir éprouvé pour Séverine juste avant sa mort mais nous le fait détester quand il fuit sa propre fête de mariage, laissant la jeune Irène au désarroi. Valeria Bruni Tedeschi, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos (envoûtante Elise, sœur confidente qui doit affronter malgré elle les responsabilités d’une mère plutôt que d’une enfant), Eye Haïdara (géniale en mère de la mariée qui impose et expose ses goûts de luxe alors qu’elle est fauchée comme les blés), Pauline Lorillard (bouleversante Séverine), Nathalie Richard et Alison Valence (sensible Irène, jeune mariée naïve et fragile) se complètent pour tisser un héritage fascinant du théâtre élisabéthain, entre inceste, drame familial, vengeance, manipulation, victimes et coupables des conséquences d’un désir incontrôlable. Elles incarnent plusieurs rôles de femmes brisées ou meneuses pour contrer la violence des hommes à leur égard afin de pouvoir rejouer trois fois de suite la même partition. Le dispositif permet d’appréhender de manière différente la chronologie de l’œuvre et les événements. Un même soir, le public, réparti dans les trois salles, ne verra pas les mêmes acteurs et ne se posera pas les mêmes questions car les informations lui parviendront dans un ordre tout autre. Ce procédé, ultrasophistiqué, touche au virtuose. Comme les pièces d’un même puzzle d’une histoire familiale, tout s’emboîte parfaitement malgré les ruptures temporelles et finit par se reconstituer sous nos yeux ébahis. La mise en scène est ingénieuse et traduit parfaitement un monde actuel qui tient le public en alerte.

Il nous l’avait prouvé avec ses Trois Sœurs que nous avions été découvrir à Bâle mais aussi avec son sublime et profond Medea qui nous a marqué à jamais : Simon Stone est un pur génie tombé du ciel des artistes. Avec La trilogie de la vengeance, il affirme son goût et son talent pour les portraits de femme et les grands rôles féminins qu’il tisse à merveille. Ici, il orchestre d’une main de fer trois espaces et trois temporalités en simultanée. Certes, il existe encore quelques flottements, notamment dans la salle de restaurant mais il faut bien comprendre que tout est millimétré, calculé à la seconde près et que les acteurs doivent sans cesse changer de salle, de personnages, d’époque et donc de costumes ou de perruques. Cela renforce notre admiration pour Simon Stone qui parvient durant près de quatre heures à nous tenir en haleine sans jamais nous perdre, tout en ménageant cependant quelques surprises et rebondissements pour relancer l’intrigue. Jusqu’à la dernière seconde, il parviendra à semer le doute sur celui ou celle qui aura eu l’ultime vengeance. Grandiose !


La rédaction a assisté à la représentation du mardi 19 mars 2019.


La trilogie de la vengeance

Texte : Simon Stone

d’après John Ford, Thomas Middleton, William Shakespeare et Lope de Vega

Mise en scène : Simon Stone

Traduction et collaboration artistique : Robin Ormond

Scénographie : Ralph Myers et Alice Babidge

Costumes : Alice Babidge

Lumières : James Farncombes

Musiques et son : Stefan Gregory

Distribution : Valeria Bruni Tedeschi, Eric Caravaca, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara, Pauline Lorillard, Nathalie Richard, Alison Valence et la participation de Benjamin Zeitoun.

Durée : 3h45

  • Du 13 mars au 21 avril 2019

Du mardi au samedi à 19h30

Le dimanche à 15h00

Lieu : Ateliers Berthier de l’Odéon, Théâtre de l’Europe, 1 rue André Suarès, 75017 PARIS

Réservation : 01 44 85 40 40 ou www.theatre-odeon.eu

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