Gardiennes : les fruits de l’amour

L’enfantement : sujet à la fois intime et universel, choix personnel exposé à la vue de tous. Elue meilleur seul en scène au Festival Avignon Off 2018, la pièce Gardiennes fait des merveilles au Studio Marie-Bell du Théâtre du Gymnase. A travers plusieurs générations de femmes issues d’une même famille, nous assistons à la naissance et à l’évolution des désirs de l’enfantement.

Fanny Cabon est la gardienne de la mémoire des femmes © DR
Fanny Cabon est la gardienne de la mémoire des femmes © DR

Dans les dédales des couloirs menant au Studio Marie-Bell du Théâtre du Gymnase, nous retrouvons avec bonheur la petite salle voûtée en pierre que nous affectionnons tant. Fanny Cabon est seule en scène et pourtant elle est multiple : « Je suis une fille d’une famille de femmes ». Elle est là, la tête en bas, avec de « la guimauve de limace dans les biceps ». Renversée pour figer le sang de l’accouchement. Pourtant, la torture, c’est pas son truc. Elle a trois enfants et devrait en avoir huit. Elle se confie à nous sur ce qu’elle a de plus intime : «  Mon corps ne supporte plus cette nouvelle grossesse […] c’est mon cinquième avortement mais celui où je sens que je vais y rester ». C’est son histoire personnelle, celle d’une époque où avorter était un crime et ne faisait pas que mettre fin à une grossesse, elle pouvait également couper le fil de votre propre vie.

Micheline parle de ses parents : « Maman a eu 7 enfants et encore, elle devrait en avoir le double ». Evidemment, en 2019, les moyens de contraception se sont développés et répandus. Bien que jamais fiable à 100%, de par la prise de médicament ou par une faiblesse d’utilisation, de nos jours, en France, chaque devoir conjugal ne se transforme pas en future naissance. Nous sommes alors en 1930 et en emménageant dans une HLM, la jeune fille découvre les avortements clandestins, cachés aux maris, dans des conditions bien difficiles et pourtant, « nos parents n’étaient jamais tristes ».  Les faiseuses d’ange s’organisent. Andrée a à peine seize ans quand elle tombe enceinte et met au monde Evelyne le 9 juillet 1943. C’est la guerre mais elle se marie le 12 septembre. Elle a élevé sa fille comme si c’était une petite sœur. Trop jeune pour affronter les hémorragies, les infections, les curetages à vif. Monique, elle, n’a pas cédé de suite à Robert et n’est pas tombée rapidement enceinte mais « naturellement, il n’était pas question de le garder ». Alors elle court pour le faire décrocher ce bébé dont elle n’a qu’une seule envie : que ÇA s’en aille. Elle ne pouvait pas vivre, elle a fini par mourir. En ce temps là, « des fausses couches, tout le monde en faisait » et « on se débrouillait toutes seules, entre femmes ». N’ayant pas un goût prononcé pour les galipettes, elles s’adonnent au devoir conjugal sans réelle envie.

Yvonne, très pieuse, écrit une lettre à son prêtre. Après douze ans de mariage, elle attend son neuvième enfant. Elle n’a que la trentaine, elle est catholique pratiquante, a accepté tous les bébés que le Bon Dieu lui a envoyé, mais à chaque grossesse elle risque d’y passer. Jeannine est celle de la libération d’une parole qui ne circulait, d’antan, que dans un cercle féminin et la plupart du temps familial et qui, encore de nos jours, est un tabou que l’on évoque uniquement du bout des lèvres. Elle, la faiseuse d’ange, avait la peur au ventre. Sa fille, Laurence, c’est l’aiguille à tricoter qui l’impressionnait le plus, elle la fille unique alors que sa mère est tombée enceinte quatorze fois. Après des années de traitement hormonaux, elle a pu, à son tour, donner la vie mais son angoisse de mort ne l’a jamais quittée. Elle a fait un enfant pour tromper sa solitude, elle n’a jamais su dire « je t’aime » mais elle a toujours fait beaucoup pour le faire comprendre, jusqu’à élever seule sa fille, sans homme.

C’est uniquement en rencontrant l’homme de sa vie que la femme a enfin pu ressentir le bonheur d’être enceinte, d’attendre un enfant, à deux mais les avortements laissent des séquelles et à l’échographie, « le petit être en devenir est mort ». C’est une souffrance qui symbolise la tristesse d’une jeunesse perdue. Mais cette histoire, c’est un témoin invisible que l’on se transmet de femmes en femmes, au sein de la famille.

Fanny Cabon est incroyable, elle est toutes ces femmes, dans une mise en scène précise, efficace, qui permet à l’histoire féminine de se dérouler sous nos yeux comme une pelote de laine que l’on laisse tomber dans l’escalier. Tour à tour, elle plie le linge, passe la serpillère, tricote assise sur une pelote de laine géante, rouge, comme l’ensemble des accessoires qui tranchent sur le noir. Rouge, la couleur de l’amour mais aussi celle du sang. Dominance de la passion qui côtoie constamment la mort et la douleur, le désespoir et la perte. Nous entendons la pendule régulière, symbole du temps qui passe, des progrès qui se font sur le désir qu’a chacun d’enfanter ou non. La femme est la gardienne de la vie mais elle est aussi celle de son corps, de sa vie, de son ventre ! La comédienne, qui choisit le ton de la confidence,  nous bouleverse, gratte avec ses aiguilles à tricoter là où ça fait mal, sur un pan de l’histoire qu’il est nécessaire de transmettre, de montrer aux filles et aux garçons de la génération actuelle qui ignore tout de l’enfer traversé au siècle dernier par des millions de femmes : « Les gamines d’aujourd’hui elles savent pas la chance qu’elles ont : la pilule, les anesthésies… ». . Elle orchestre une vertigineuse partition qui oscille entre tendresse et émotion. Une interprétation passionnée et passionnante d’une actrice sensible, gardienne d’une mémoire féminine.


La rédaction a assisté à la représentation du dimanche 3 février 2019


Gardiennes

Texte : Fanny Cabon

Mise en scène : Bruno de Saint Riquier

Ambiance sonore : Pierre Lardenois

Interprétation : Fanny Cabon

Durée : 1h20

  • Du 02 novembre 2018 au  30 mars 2019

Les vendredis et samedis à 20h30

Les dimanches à 15h00

Lieu : Studio Marie-Belle, Théâtre du Gymnase, 38 Boulevard Bonne Nouvelle, 75010 PARIS

Réservation : 01 42 46 79 79 ou www.theatredugymnase.com


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