Le canard à l’orange : cornes amères

Il y a dans la vie des moments où le rire est salvateur. Au Théâtre de la Michodière, Nicolas Briançon monte le succulent Canard à l’Orange de William Douglas Home dans une savoureuse adaptation de Marc Gilbert Sauvajon et s’entoure de comédiens exquis, digne de la haute gastronomie théâtrale, qu’il connait bien et prend plaisir à retrouver. Cela fonctionne parfaitement et offre aux spectateurs des répliques épicées saupoudrées d’un comique pétillant. La recette parfaite d’une comédie de boulevard délicieuse qui fait beaucoup de bien.

Anne Charrier et Nicolas Briançon cuisinent un savoureux Canard à l'Orange © Jean-Claude Hermaize
Anne Charrier et Nicolas Briançon cuisinent un savoureux Canard à l’Orange © Jean-Claude Hermaize

Après les trois coups de bâtons, le rideau rouge s’ouvre sur un intérieur raffiné, celui d’un animateur volage de la BBC, Hugh Preston, et de son épouse depuis plus de quinze ans, Liz. Tous deux sont en train de jouer aux échecs, à une cinquantaine de kilomètres de Londres, quand Hugh découvre, un peu par hasard, que sa femme le trompe. Cette dernière avoue que, par manque d’affection de son mari, elle a fini par tomber dans les bras de John et elle s’apprête à partir avec son amant dans deux jours pour l’Italie. Lui, l’arroseur arrosé ? Qu’à cela ne tienne, il décide d’organiser un week-end afin de prendre tous les torts du divorce à sa charge, à condition que la gouvernante, Mme Grey, le surprenne au lit, en flagrant délit d’adultère, avec la sulfureuse Patti Pat, sa secrétaire, le tout sous le toit de Liz et sous les yeux de John. Mais ce plan risque bien de lui donner du fil à retordre pour reconquérir sa Reine.

Disons-le de suite, cette version nous réconcilie avec le théâtre de boulevard. Les répliques sont savoureuses et Nicolas Briançon orchestre admirablement sa comédie pour « partir vers le bonheur la tête haute ». Il mène une direction d’acteurs parfaite, aussi précise que la température d’un chocolat en train de fondre dans la casserole. Il faut dire que les traits d’humour se succèdent dans un rythme endiablé grâce aux cinq comédiens au top de leur forme. Sophie Artur, révélée au grand public grâce à la série télévisée Maguy, prête ses traits à Mme Grey, la gouvernante qui n’a pas sa langue dans sa poche. Elle est flamboyante sur le plateau et est un peu le dindon de la farce, à l’instar du canard récalcitrant qu’elle tente de préparer pour le quatuor. On raconte que « son mari boit tellement qu’elle est devenue alcoolique » mais elle semble surtout mener les choses selon son bon vouloir, pour notre plus grand bonheur. A ses côtés, l’acteur belge François Vincentelli est hilarant. De son entrée fracassante quand John Brownlow rate la marche, jusqu’à son départ de cette maison, il passe par tous les états, de l’homme mal à l’aise, au triomphant. Le grand benêt est comme un crétin sur un échiquier, risible, un brin ridicule, et pas très galant lorsqu’il dit à Liz qu’elle a « une mine de papier mâché », tandis qu’Alice Dufour est l’atout chic et choc de la partie. La pulpeuse secrétaire, Mademoiselle Forsythe, est si sexy qu’en « deux minutes, elle vous mettrait une rue en sens unique ». Jouant de son physique, elle va retourner la situation à son avantage. Ses victimes seront évidemment Nicolas Briançon mais aussi Liz, incarnée par Anne Chartier, crispée au départ puis totalement détendue avant de comprendre que c’est Hugh qui tire les ficelles d’une comédie juteuse, tendre, à l’humour so british, arrosé de scotch, de bulles et de cherry, pour un résultat explosif et réjouissant. Nicolas Briançon exerce une forme de sadisme cynique, plein d’esprit, qui explose comme un feu d’artifice. Sans vulgarité, sa finesse lexicale contraste avec son jeu parfois légèrement poussé mais qui fait mouche à chaque fois. Reprenant le rôle de Jean Poiret, il s’impose sans entrer en force au creux de cette élégante comédie et manipule tout son monde avec la dextérité d’un joueur professionnel. D’un naturel déconcertant, il brûle les planches une nouvelle fois et emporte l’adhésion du public.

Avec une atmosphère du temps d’Au théâtre ce soir, la soirée se déroule parfaitement. Un rythme éclatant, une partition menée tambour battant, sans faute de goût, voici certainement une recette inratable pour ce genre de boulevard. Justement assaisonné, Le canard à l’orange version Nicolas Briançon, mijoté à point, est servi chaud sur un plateau d’éclats de rire et se doit d’être consommé sans modération.


La rédaction a assisté à la représentation du vendredi 1er février 2019


Le canard à l’orange

Texte : William Douglas Home

Adaptation : Marc-Gilbert Sauvajon

Mise en scène : Nicolas Briançon

Assistant à la mise en scène : Pierre-Alain Leleu

Décors : Jean Haas

Assistant décorateur : Bastien Forestier

Costumes : Michel Dussarat

Assistant costumes : Aimée Blanc

Perruques et maquillages : Michèle Bernet

Lumière : Franck Brillet

Distribution : Anne Charrier (Liz), Nicolas Briançon (Hugh), Sophie Artur (Mme Grey), François Vincentelli (John) et Alice Dufour (Patricia)

Durée : 1h50

  • Du 22 janvier au 30 juin 2019

Du mardi au samedi à 20h30

Matinées le samedi à 16h30

Le dimanche à 15h30

Lieu : Théâtre de la Michodière, 4 bis rue de la Michodière, 75002 PARIS

Réservation : 01 47 42 95 22 ou www.michodiere.com

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