Les oubliés Alger-Paris : le feu aux poudres

Quoi de plus beau que l’union de deux êtres, faisant de leur famille respective une unité solide sur laquelle bâtir l’histoire de leur couple ? Enfin, cela, c’est souvent dans notre imagination car rarement cela ne se fond avec la réalité. Un mariage est propice, l’alcool aidant, aux secrets de famille dont le voile se lève pour laisser apparaître la beauté d’un visage que l’on ne soupçonnait point à cause de notre habitude de tout glisser sous le tapis lorsque cela dérange. Julie Bertin et Jade Herbulot du Birgit Ensemble célèbrent les noces de la France et de l’Algérie. Place au banquet !

Jérôme Pouly, Pauline Clément, Nâzim Boudjenah et Danièle Lebrun dans Les Oubliés (Alger-Paris) de Julie Bertin et Jade Herbulot © Christophe Raynaud de Lage
Jérôme Pouly, Pauline Clément, Nâzim Boudjenah et Danièle Lebrun dans Les Oubliés (Alger-Paris) de Julie Bertin et Jade Herbulot © Christophe Raynaud de Lage

Un bruit de vagues se fait entendre, nous plongeons directement dans les eaux chaudes de la Méditerranée, et venant se mêler, plus tard, au bruit des réacteurs des avions militaires. Sur le plateau trône un bureau avec la Marianne, face auquel se trouvent deux chaises de velours rouge. De l’autre côté, deux tables de réception sont dressées. Les fleurs arrivent. Tout est prêt pour le mariage qui cèlera l’union d’Alice Legendre, architecte et de Karim Bakri, avocat. Le public est installé en dispositif bi-frontal, inclut dans ce qui va se dérouler sur les planches. Aux murs, les drapeaux tricolores mais aussi les portraits des huit présidents de la Vème République. Ils sont tous là, de Charles de Gaulle, élu le 21 décembre 1958 et réélu le 19 décembre 1965 à Emmanuel Macron élu le 14 mai 2017, en passant par Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Nous sommes en 2019, dans la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris. Paul, le cousin de la mariée est tendu et maladroit. Tout le monde attend la mère d’Alice qui ne viendra pas, elle qui « serait capable d’être en retard à ses propres funérailles ».

En guise de prélude à la question rituelle qui unit deux êtres par les liens du mariage, Madame la Maire, Judith Benhaïm, fait une petite leçon : « vous interrogez notre histoire commune, franco-algérienne ». La cérémonie d’usage est expédiée et déjà, l’écran central s’abaisse pour projeter les interrogations d’Alice, réfugiée aux toilettes, qui fait face au miroir (comme le feront après elle Paul « elle ne doit pas savoir, pas maintenant », Karim, Antoine Meursault le responsable de l’intendance à la mairie, ou encore Gérard Colin, technicien de la mairie). La mariée se demande quel nom d’usage prendre : Bakri, Bakri-Legendre ou Legendre-Bakri « ALB ou ABL c’est comme vous voulez » ! Au fond, qu’importe le nom pourvu qu’il y ait l’Histoire. Cette histoire, la sienne, se mêle à la grande, celle commune, celle que tout citoyen devrait connaître mais qui reste encore comme un tabou à ne pas déterrer. Le tableau du Général de Gaulle s’éclaire et la voix de René Coty s’élève avant que ne se reforme sur le plateau la discussion animée du Président, de René Brouillet (directeur du cabinet présidentiel) et Michel Debré (garde des Sceaux puis Premier Ministre) sur le projet de Constitution à faire voter au Parlement : « il ne faut pas se prononcer sur le statut administratif de l’Algérie ».

La pièce s’articule en alternance entre le présent actuel avec les noces d’Alice et Karim et le passé plongé en plein cœur de la Guerre d’Algérie, depuis l’élaboration de la Vème République à la prise de position de la France (« L’avenir de l’Algérie, c’est le Sahara et le Sahara c’est le pétrole. Et le pétrole, c’est la France ! » dit le Général), en passant par les manifestations et les barricades en janvier 1960 où les Français d’Algérie se sentent trahis et où boire de la Vichy n’aidera pas à faire passer la pilule. Chaque acteur (hormis les mariés) incarne deux rôles. Le public est en dispositif bi-frontal. Le chiffre deux est le trait d’union nécessaire et essentiel dans cette famille dispersée. Bruno Raffaelli est juste parfait dans le rôle du Général, incroyable orateur. Nous tremblons durant son discours à la tribune dont les images simultanées, en noir et blanc, nous rappelle les prises de parole d’antan : « Le déchirement de la Nation fut de justesse évité. […] Nous devons ramener la Paix en Algérie […] cela impose des efforts rapides et prolongés. ». Il est magistral, chantant la Marseillaise qui se poursuit par des images d’archives où la foule, le peuple, reprend l’hymne d’une seule et même voix. Son discours en tant que père de la mariée est bouleversant. Tantôt âpre et teinté de clichés, tantôt sensible lorsqu’il révèle son secret familial, celui d’avoir eu un père pied-noir qui fabriquait des bombes, « complice de la mort de milliers d’arabes ». Et quelle prestance lorsqu’il salue militairement le portrait officiel d’Emmanuel Macron.

Serge Bagdassarian, incarne Guy Cassard, témoin du marié et ami de Madame la Maire, mais aussi René Brouillet. Il excelle lorsqu’il entonne un chant ancestral et passe d’un rôle à l’autre, d’une époque à une autre avec une aisance déconcertante. Eric Génovèse est drôle et touchant lorsque, face au miroir, son personnage d’Antoine Meursault veut démissionner de peur de finir aux archives. Sylvia Bergé est éblouissante en Madame la Maire dont la famille est originaire d’Algérie. Lorsqu’elle est Irène, secrétaire du cabinet présidentiel, elle est rigide à souhait, merveilleuse de droiture et d’inflexibilité. Jérôme Pouly est drôle lorsqu’il entre en scène, tendu, maladroit, se prenant les pieds dans le tapis. Il est porteur d’un lourd secret qu’il tente de préserver mais qui éclatera comme une bombe. Il a honte. Elliot Jenicot n’a que deux petits rôles mais il brille à chacune de ses apparitions, d’abord en étant Gérard, discret mais inébranlable, lucide sur ce qui se passe « C’est un naufrage […] la mairie du XVIIIe engloutie sous les eaux […] la mairie sera une épave. » puis en incarnant le Général Challe qui rappelle au Président, lors de sa convocation au bureau de l’Elysée, qu’il a perdu la confiance des Français d’Algérie : « nous avons essayé de trouver un compromis pour apaiser les tensions […] mais nous avons échoué ».

Danièle Lebrun est scintillante dans le rôle de la mère du marié, qui n’a jamais été unit légalement à Medhi. Toujours prête à défendre des causes, elle est la force tranquille de cette union. Lorsqu’elle endosse les traits d’Yvonne de Gaulle, sa présence seule, impériale, suffit à mettre toute la salle sous tension. Témoin muette que « le vent de l’Histoire est en marche » et que l’on ne va pas contre, elle est impuissante face à la puissance historique. Et puis il y a Jérôme Pouly, qui a un pouvoir comico-tragique qui nous ravie le cœur. Il nous touche lorsqu’il avoue sa honte et l’impression d’avoir tout perdu depuis sur insurrection face au discours nauséabond et raciste de son oncle.  Que dire des mariés, Nâzim Boudjenah et Pauline Clément ? Lui, est juste, essuyant avec droiture et dignité les préjugés de son nouveau beau-père. Il est exceptionnel dans sa réponse au discours de Maurice : « Vous auriez préféré qu’elle se marie avec un vrai français ? [….] Je n’ai jamais vécu en Algérie ». Ce n’est pas parce que son père venait de là qu’il compte emmener sa femme dans ce pays, l’enfermer dans la cuisine et la cacher sous un voile tandis qu’il passera son temps à la mosquée ! Elle, lumineuse et rayonnante. Son karaoké sur Un beau roman de Michel Fugain, nous emmène ailleurs, au-delà de nos frontières. Son discours final est absolument magnifique, lorsqu’elle dit qu’Antoine fait partie de la famille puisqu’il en sait autant qu’elle mais surtout lorsqu’elle remercie les petites mains, Antoine et Gérard, ces oubliés de la cérémonie. Elle s’excuse auprès de Catherine et de Judith. Elle avoue que l’on « n’est pas plus heureux quand on ne sait pas » et accuse son père : « à force de vouloir me protéger tu m’as rendue amnésique ».

Comment se construire sans récit, sans histoire ? La mémoire retrouvée aide-t-elle à devenir un autre ? Pourquoi faut-il toujours que l’on se sente responsables des fautes de nos parents ? Vaut-il mieux lire des silences ou connaître la douloureuse vérité ? Que connaissent les exilés de l’Algérie ? Comblent-ils tous les creux de leur histoire par le dialogue de l’histoire de leur famille ? Peut-être que ceux qui connaissent ce pan de l’Histoire auront trouvé le propos trop didactique, trop facile, manichéen, manquant de finesse ou de nuances. Qu’importe ! Petite-fille d’ouvriers communistes, ce n’est pas le genre de discussions familiales que j’ai vécu. Les oubliés qui donnent leur nom au spectacle, ce sont tous ceux qui ont été impacté par l’indépendance de l’Algérie, ce sont ceux qui ont hérité d’une Histoire commune, descendants de parents ou d’ancêtres algériens et qui, maintenant, font face à la peur de l’autre, de l’inconnu, de celui que l’on juge différent à cause de ses origines, mais aussi français que ceux qui le méprise. Les Algériens et les Français ne sont pas des ennemis jurés ! La plupart sont justes des enfants nés quelque part entre deux rives, issus de deux cultures autrefois en guerre. Les oubliés offre au public un propos sans mépris, sans leçon de morale ni jugement. Juste l’occasion de s’interroger, ensemble, sur la possibilité que tout recommence, face au témoignage d’un épisode mal connu, d’un pan oublié de notre histoire commune, dans un langage simple, limpide et actuel, qui continue de se répercuter sur les générations descendantes. A voir pour ne pas oublier.


La rédaction a assisté à la représentation du vendredi 25 janvier 2019


Les oubliés Alger-Paris

Texte et mise en scène : Julie Bertin et Jade Herbulot – Le Birgit Ensemble

Scénographie : Alice Duchange

Lumières : Jérémie Papin

Costumes : Camille Aït-Allouache

Vidéo : Pierre Nouvel

Son : Lucas Lelièvre

Collaboration à la dramaturgie : Valérian Guillaume

Distribution : Sylvia Bergé, Eric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Pauline Clément

Durée : 2h10

  • Du 24 janvier au 10 mars 2019

Les mardis à 19h00

Du mercredi au samedi à 20h30

Les dimanches à 15h00

Lieu : Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 PARIS

Réservation : 01 44 58 15 15 ou www.comedie-francaise.org

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