Le parfum d’Yvonne : mémoire d’actrice

Qui se souvient d’Yvonne Gaudeau, première femme doyen de la Comédie-Française ? A partir de ses confidences, Isabelle Jeanbrau nous replonge au cœur du Théâtre français et dans les entrailles du métier d’actrice sur les planches. Un seule-en-scène intimiste et instructif qui fait du bien en ne cachant rien de ce en quoi consiste le fait d’être comédienne.

Isabelle Jeanbrau incarne Yvonne Gaudeau © Fabienne Rappeneau
Isabelle Jeanbrau incarne Yvonne Gaudeau © Fabienne Rappeneau

Elle arrive par le public, légère, l’air de rien. Et pourtant, elle arrive avec des bagages chargés de souvenirs à partager avec nous. Elle prend place dans sa loge, retire son manteau rouge. Face au miroir de sa coiffeuse, elle se livre à cœur ouvert. Être comédien, c’est « donner vie sur scène à des caractères ». Elle explique qu’elle est devenue comédienne parce qu’elle aimait rêver d’être ce qu’elle n’était pas. Elle évoque son professeur de français et son interprétation inoubliable d’une tirade du Cid de Corneille. C’est comme si elle ouvrait les tiroirs de sa mémoire, comme si elle posait sur le plateau les petits morceaux de sa vie afin de reconstituer le puzzle de sa passion, de « ce métier qui est le seul où l’on utilise le verbe jouer pour décrire notre activité ». Elle convoque sur la scène son maître, Louis Jouvet, qui s’exclamait face à sa timidité mais au fond, « quand le spectateur s’identifie, il est déjà comédien ».

Isabelle Jeanbrau rayonne, captive par son regard pénétrant et les paroles d’Yvonne les spectateurs auxquels elle donne en offrande les confidences d’une actrice dans toute sa splendeur, au sommet de son art mais avec les pieds bien ancrés dans le sol. Elle incarne la comédienne du Français mais aussi son metteur en scène qui « éclaire le chemin dans la pénombre », ses camarades de jeu qu’elle appelle ses « collègues »… Elle va même jusqu’à proposer à un spectateur de monter avec elle sur scène pour l’exercice du miroir. Il se trouve que j’ai eu la chance de pouvoir venir sur le plateau à ses côtés afin de voir l’envers du décor, ce qu’est une répétition, depuis l’arrivée sur scène en passant par les trajets, le moment propice pour guetter les réactions de ses partenaires et enfin essayer d’y assujettir les siennes. « Le théâtre n’est pas la vie, il en est la transposition sublimée » et permet de passer des coulisses à la scène, de voir le métier de comédien sous tous les angles.

Nous apprenons que le côté cour c’est le côté du cœur pour l’acteur qui est sur le plateau et que si le spectateur pense à Jésus-Christ sur sa croix, avec les initiales, il peut retrouver facilement où se trouve Cour et où se situe Jardin. Il y a aussi le trac, l’attente, la réflexion, la concentration, le doute et enfin se lancer : « entrer en scène, c’est faire un saut ». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la mémoire n’est pas ce qui préoccupe le plus la comédienne mais le théâtre est son univers alors elle pourrait en parler pendant des heures. « Le théâtre mène à tout à condition d’y entrer. Il mène à tout puisqu’il permet de tout vivre », « jouer un rôle c’est vivre un événement à l’échelle de soi-même » et « un comédien ne grandit pas, il vieillit ». Celle qui faisait partie de la troupe de Charles Dullin se souvient du Théâtre de Paris, la maison de Réjane, contemporaine de Sarah Bernhardt. Elle est respectueuse et authentique tandis que, petit à petit, elle vide les étagères des textes de pièces et le portant des costumes de scène. Elle parle de ses rêves, de ses espoirs, de ses envies de jouer de grandes amoureuses alors qu’elle se doit de travailler le rôle de la naïve Agnès dans l’Ecole des femmes de Molière. Mais ses rôles, ce sont Les femmes savantes, LA pièce sans laquelle elle ne serait pas celle qu’elle est alors. Son interprétation du trio Armande / Clitandre / Philomène est délicieux mais déjà elle nous dresse le portrait de sa préférée, Belize, qu’elle joue en 71 : « s’il n’en restait qu’un, ce serait celui-là » dit-elle de ce personnage. A quarante ans, obligée d’accepter les rôles de mère. Elle entre dans un âge compliqué déjà pour une femme alors pour une comédienne… C’est seulement à ce moment de sa vie qu’elle comprend le sens profond du travail de théâtre, devient sociétaire à la Comédie-Française et premier femme doyen dans la Maison de Molière. Il y a ce retour constant du moi fictif et du moi quotidien dans un métier qui consiste à se perdre et à se retrouver. Les confidences de l’actrice sont ponctuées par une bande-son très axée XVIIème siècle : Lully, Purcell, Haendel… et fini en beauté avec Vivaldi.

« On ne fait pas de théâtre pour échapper à la lucidité » disait Stanislavski dans la Construction du personnage. Alors, elle se rhabille, prend son vanity et sa valise avant de dire au revoir à sa loge rose. Elle adresse un dernier message, un merci au répertoire, au métier, au public, au sort qui lui a accordé deux fois vingt ans de présence dans un théâtre qu’elle a aimé. Une bien belle mise en abîme de ce qui fait battre le coeur de beaucoup de gens. Avec Le parfum d’Yvonne, pièce adaptée de conférences, Isabelle Jeanbrau rend un hommage drôle, sincère et authentique au Théâtre, et fait une déclaration d’amour à un Art essentiel, à la fois réel et artificiel, faisant toucher les rêves du bout des doigts et effleurer avec légèreté, toutes les étoiles qui brillent dans nos yeux et tous les papillons qui s’envolent dans le ventre de tous les comédiens.


La rédaction a assisté à la représentation du mercredi 9 janvier 2019


Le Parfum d’Yvonne

Texte : Yvonne Gaudeau

Adaptation : Natalia Fintzel

Mise en scène : Amandine de Boisgisson

Interprétation : Isabelle Jeanbrau

Durée : 1h05

  • Du 09 janvier au 28 février 2019

Les mercredis et jeudis à 21h30

Lieu : Théâtre de la Contrescarpe, 5 rue Blainville, 75005 PARIS

Réservation : 01 42 01 81 88 ou www.theatredelacontrescarpe.fr

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