Le choix de Gabrielle : mourir dignement

Il y a des sujets dits tabous qu’il faut pourtant aborder. Le théâtre peut être un merveilleux vecteur pour en parler, en débattre ou du moins y réfléchir. Au Studio Hébertot, Sylvia Roux et Bérengère Dautun nous propose de nous pencher sur la question délicate du droit qu’a chacun de mourir dans la dignité. Retour sur une soirée pleine d’émotions en pagaille, qui nous a touchés en plein cœur et qui devrait emporter l’adhésion du public au prochain festival d’Avignon à l’été 2019.

Bérengère Dautun et Sylvia Roux dans le Choix de Gabrielle © Lot
Bérengère Dautun et Sylvia Roux dans le Choix de Gabrielle © Lot

Bérengère Dautun est là, assise, seule, fixant droit devant elle, son sac à main à ses pieds. Elle s’adresse à son amour, son mari, celui qu’elle vénérait et qui est désormais couché pour l’éternité, dans une tombe du vieux cimetière de Bagnolet. Laure semble ne pas réussir à faire son deuil. C’est alors qu’arrive Sylvia Roux qui lui tourne autour afin de la rencontrer, de la connaître. Léa n’a jamais aimé comme Laure aimait Guillaume grâce à qui elle avait réappris à vivre. Ses parents sont morts dans un accident de voiture quand elle avait trois ans. C’est une enfant de la DDASS qui « adore les cimetières » car cela est tranquille. Pour elle, « une tombe est un lieu symbolique ». Elle est ethnologue, ce qui explique sa présence dans ce lieu quelque peu morbide. Elle sait « qu’ici, en Occident, la mort fait peur ». Laure, qui pense tout le temps à son époux et dont le cœur bat avec le sien, était infirmière avant de travailler dans un laboratoire. Guillaume est arrivé dans sa vie « comme un miracle ». Elle avait 40 ans et lui 60. Désormais, la solitude lui pèse. C’est alors que Léa lui rend une autre visite en rentrant du Cambodge pour rédiger son mémoire. A cette occasion, elle lui parle d’une amie proche, Gabrielle, qui a perdu son mari également et qui, atteinte d’un cancer du sein, a poussé sa fille à faire ses études en Californie. Gabrielle n’a été la patiente de Laure que durant deux ans mais elle l’a connue et aimée intensément, jusqu’à ce qu’elle supplie l’infirmière de l’aider à partir tout en protégeant sa fille, Isabelle. Laure plaide un acte d’amour tandis que Léa s’interroge ouvertement sur le fait que « ça doit être excitant de se prendre pour Dieu ». Et si Léa n’était pas celle qu’elle prétend être ? Et si son dessein n’était pas exclusivement celui d’étudier les humains ?

Sur le plateau, Bérengère Dautun et Sylvia Roux, avec très peu d’accessoires, nous entraînent dans le tourbillon d’une souffrance, avec tendresse et bienveillance. Les deux actrices sont comme deux anges venant garder la vie et la mort de chacun ainsi que leurs histoires personnelles. Sylvia Roux est lumineuse en incarnant une jeune femme qui aime le danger et se jeter dans le vide : « je tombe, je deviens autre chose, c’est une euphorie » dit-elle. Au sein de cette pièce fulgurante, elle plonge dans l’amour comme on plonge dans la vie où l’être aimé serait vu tel un parachute. Elle est Léa, celle qui aime tout maîtriser, depuis qu’elle a été une adolescente qui n’a eu cesse de culpabiliser. Elle cherche du réconfort auprès de Bérengère Dautun, toujours aussi juste et sincère et qui porte avec dignité et humanité les propos de son personnage qui n’a fait que penser « à aider à soulager l’autre qui est là, impuissant ». Elle nous met les larmes aux yeux et nous amène à nous incliner devant la compassion et la sagesse de l’esprit. Leur duo fonctionne une nouvelle fois à merveille. L’une se sent « incapable d’aimer » car elle a trop peur de souffrir et la seconde cherche quel sens de survivre à l’autre quand on n’a plus l’envie de vivre. Elles invitent sans juger à pardonner aux autres et surtout à soi-même car « nous ne sommes pas toujours à la hauteur ». Les deux actrices nous donnent à réfléchir dans une sorte de vertige abyssal au fait que les défunts sont partout et que la vie est un éternel recommencement.

Nous avons de la chance, à Paris mais bientôt aussi à Avignon, d’avoir des lieux qui prennent des risques dans leur programmation. C’est le cas du Studio Hébertot qui propose dix représentations exceptionnelles du Choix de Gabrielle, suivies d’un échange avec le public sur le sujet ou sur son ressenti sur ce qu’il vient de voir, toujours avec beaucoup de pudeur et de sincérité. Il faut dire que le propos, brûlant d’actualité, est celui qu’a chacun de mourir dans la dignité. Lorsque le rideau se ferme, et que Bérengère Dautun et Sylvia Roux réapparaissent, encore toutes tremblantes, nous oublions qu’elles n’ont été que les interprètes, merveilleuses de sensibilité, du texte prenant de Danielle Mathieu-Bouillon. Une pièce qui secoue, bouleverse et nous rappelle que la mort n’est pas le contraire de la vie mais de celui de l’existence car la vie est éternelle et ne s’arrête pas à chaque cœur qui rend son dernier battement. « Aider à mourir, ce n’est pas tuer », c’est arrêter l’acharnement thérapeutique quand on sait que le patient ne peut pas s’en sortir. Le choix de Gabrielle permet de pardonner, d’accepter d’être soi et de comprendre que c’est difficile mais que l’Amour avec un grand A nous guide dans nos décisions. Le texte pose une foule de questions sans en apporter de réponses mais permet, au-delà des émotions, à chacun de s’interroger sur ce qui doit demeurer un choix personnel et qui n’a aucun rapport avec l’euthanasie puisqu’ici, il y a bel et bien la volonté de faire cesser une véritable souffrance. Le spectateur s’abandonne face à ce cas de conscience qu’il est impossible de légiférer mais qui aide à poser la question, simplement, avec amour et humanité : et moi, que ferais-je ?, tout en gardant à l’esprit que pour vraiment comprendre une situation, il faut la vivre et arrêter de s’occuper des morts pour se consacrer aux vivants.


La rédaction a assisté à la représentation du mercredi 19 décembre 2018


Le Choix de Gabrielle

Texte : Danielle Mathieu-Bouillon

Mise en scène : Danielle Mathieu-Bouillon

Distribution : Bérengère Dautun, Sylvia Roux

Durée : 1h15

  • Du 12 décembre 2018 au 20 février 2019

Les mercredis à 21h00

Lieu : Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 PARIS

Réservation : 01 42 93 13 04 ou www.studiohebertot.com

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