12 hommes en colère : doute légitime

Rarement le Théâtre Hébertot nous a déçus dans sa programmation. En ce début de saison, les deux pièces à l’affiche ne font pas exception à ce constat, à commencer par la reprise de l’incroyable Douze hommes en colère de Reginald Rose dont nous nous mordions les doigts l’an dernier de l’avoir raté. Ce chef d’œuvre cinématographique de Sidney Lumet renaît sur nos planches grâce à l’adaptation épatante de Francis Lombrail. Un coup de cœur assumé de la rédaction totalement sous le charme de ce qui a amplement mérité le Globe de Cristal 2018.

Douze hommes en colère de Reginald Rose revu par Francis Lombrail © Laurencine Lot
Douze hommes en colère de Reginald Rose vus par Francis Lombrail © Laurencine Lot

Nous sommes dans une salle de délibération américaine dans les années 50. Ils sont tous là, face à nous. Douze hommes en costume sobre, « condamnés à rester confinés dans une salle sans climatisation », sont retenus dans ce huis-clos afin de donner un verdict. La messe semble dite et l’affaire va être vite pliée : le jeune de seize ans, accusé d’avoir tué son père, est coupable. C’est du moins l’avis des onze jurés. Seulement voilà, le numéro 8 se pose des questions et émet alors un doute légitime. Il demande à revoir certaines pièces à conviction, il formule des hypothèses nouvelles. Il faut dire que la Constitution américaine est claire et sans appel : le verdict doit être rendu à l’unanimité. S’ils se mettent tous d’accord sur la culpabilité du prévenu, ils l’enverront sur la chaise électrique, sinon, il sera libre. Un premier vote a lieu et donne comme résultat coupable à 11 voix, innocent à 1 voix. Qui a tort ? Qui a raison ? Vient alors le temps pour chacun de s’exprimer. Pour une étrange sensation d’imprécision, tout est remis en cause. On discute, on décide d’un nouveau vote, à bulletin secret cette fois-ci. Si le numéro 8 s’abstient, une nouvelle voix s’élève : « non coupable » !

Le texte est empreint de gravité malgré quelques touches de légèreté, disséminé au vent avec parcimonie. Et nous, que ferions-nous dans pareil cas ? Comment voter en son âme et conscience ? Comment justifier un doute légitime quand la vie d’un inconnu est entre nos mains ? Tout cela remonte à notre esprit dans un décor neutre qui ne vient nullement parasiter notre conscience. Avec une distribution homogène, difficile de distinguer une performance plus qu’une autre mais néanmoins, quatre jurés se détachent légèrement des autres. Il y a évidemment Pierre-Alain Leleu, qui endosse le rôle non envié du président des jurés, le numéro 1, celui qui doit veiller au bon déroulement des débats. Il y a également Francis Lombrail, incroyable (d’autant plus que chaque soir, il enchaîne avec Misery de Stephen King, également au Théâtre Hébertot). Le juré numéro 3 a des allures de l’inspecteur Colombo et il est remarquable. Evidemment, il y a le numéro 8, l’architecte qui doute. Bruno Putzulu est époustouflant de justesse et de profondeur. Son humanité nous transperce et c’est lui qui fait naître chez nous un véritable cas de conscience. Enfin, Antoine Courtray est remarquable en juré numéro 5, un jeune, très réservé au départ mais qui va peu à peu laisser parler son cœur et s’imposer face à la conviction de culpabilité de ses compagnons d’infortune.

Le rythme de la pièce devient de plus en plus soutenu au fur et à mesure que la tension dramatique s’accentue, jusqu’à cette réplique finale qui tombe comme un couperet, semblable au rideau qui jette le voile sur ce qui nous aura chamboulé durant plusieurs minutes. Que faire face à un doute ? L’horloge présente au centre du plateau nous rappelle sans cesse que le temps joue contre nous mais qu’il peut aussi être un allié. Face à la démonstration évidente des témoignages (nous avons retenu notre souffle quand la reconstitution du vieillard qui se lève et parcourt onze mètres en quinze secondes a prouvé la fragilité d’une supposition), les pensées s’affirment, les doutes s’effritent, le débat avance, fait grandir, fait évoluer les certitudes. « Seuls les faits comptent » mais quand beaucoup de détails sont négligés, il faut alors leur redonner une place légitime. Tandis que l’orage éclate, les esprits s’échauffent, les convictions se fissurent et tout s’effondre comme un château de cartes. « Jouer avec la vie d’un homme, d’un être humain, d’un gosse » peut secouer, surtout lorsque cela fait naître la question de la valeur donnée par nos sociétés à une vie humaine. Alors, dans notre quotidien, appliquons-nous à mettre en lumière nos failles, à prouver les évidences pour ne pas passer à côté d’une erreur que nous pourrions regretter à tout jamais.


La rédaction a assisté à la représentation du mercredi 17 octobre 2018


Douze hommes en colère

Texte : Reginald Rose

Adaptation française : Francis Lombrail

Mise en scène : Charles Tordjman

Assistant mise en scène : Pauline Masson

Décors : Vincent Tordjman

Lumières : Christian Pinaud

Costumes : Cidalia Da Costa

Musiques : Vicnet

Distribution : Jeoffrey Bourdenet, Antoine Courtray, Philippe Crubezy, Olivier Cruveiller, Adel Djemaï, Christian Drillaud, Claude Guedj, Roch Leibovici, Pierre Alain Leleu, Francis Lombrail, Bruno Putzulu, Pascal Ternisien et en alternance : Thomas Cousseau, Xavier de Guilbon, François Raüch de Roberty

Durée : 1h20

  • Du 04 octobre 2018 au 6 janvier 2019

Du mardi au samedi à 19h

Les dimanches à 17h

Lieu : Théâtre Hébertot, 78 bis bd des Batignolles, 75017 PARIS

Réservation : 01 43 87 23 23 ou www.theatrehebertot.com

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