L’heureux stratagème : perfides sentiments

Décidément, Marivaux et la Comédie-Française, c’est une histoire complexe. Après Le Petit-Maître corrigé, dont Clément Hervieu-Léger a exhumé, en 2016, la pièce victime d’une cabale après seulement deux représentations, Emmanuel Daumas met en scène pour la première fois dans la maison de Molière, l’Heureux Stratagème, texte retiré aux comédiens-français au prétexte qu’ils déclamaient trop. Là encore, il aurait été bien dommage de ne pas faire la lumière sur cette pièce méconnue qui est un régal théâtral.

La valse des sentiments dans un heureux stratagème de Marivaux à la Comédie-Française © Christophe Raynaud de Lage
La valse des sentiments dans un heureux stratagème de Marivaux à la Comédie-Française © Christophe Raynaud de Lage

Nicolas Lormeau est là, un bouquet de fleurs à la main tel un amoureux transis. Il s’agite, arpente la scène. Il est le paysan Blaise. Pour tuer le temps, il taille la bavette aux spectateurs des gradins qui ont pris place dans le dispositif bi-frontal qui choisit de ne rien cacher, de tout montrer et de faire la lumière sur les élans du cœur. En effet, ce sont eux qui guident tous les personnages de cette mascarade où « l’infidélité est quelque fois de mise » et où « la fidélité n’est bonne à rien ». La Comtesse, merveilleuse Claire de la Rüe du Can, estime devoir suivre les mouvements de son cœur. Elle était éprise de Dorante mais est ensuite tombée sous le charme du Chevalier Damis, un beau parleur à l’accent à couper au couteau. Seulement la Marquise, se sentant délaissée par son amant le Chevalier, décide de proposer un plan à Dorante : le dispenser d’amour pour elle à condition de le feindre afin de provoquer la jalousie de la Comtesse. Dans un même temps, une comédie semblable s’opère chez les valets : Lisette, promise à Arlequin, est courtisée par Frontin mais son père, Blaise, souhaite que sa fille demeure fidèle à ses engagements. Comment chacun pourra se sortir de la situation sans se laisser détruire par le mensonge au profit de la sincérité de ce qu’ils ressentent ? Pour cela, il sera nécessaire de s’affliger des souffrances, renoncer aux ingrats et travailler à ramener ce qui a été négligé, perdu.

Quel bonheur, vraiment, de découvrir cette pièce avec une troupe d’acteurs toujours aussi étincelante ! Il y a certes ici une comédie à servir avec énergie et espièglerie mais il est également nécessaire de mettre en avant une certaine âpreté. Pour cela, chaque interprète se lance corps et âme dans ce jeu de dupes. Entre les scènes et les interludes chantés, nous glissons dans la farce sans effort. Le spectateur, complice, se démène pour démêler les ficelles où un petit soupçon s’échange contre de grandes certitudes. Du côté des valets, tous en bermuda, Loïc Corbery est magnifique, drôle, solaire et tourbillonnant dans le rôle d’Arlequin au service de Dorante. Sa naïveté nous ravit le cœur et nous touche. Eric Genovèse, quant à lui, est excellent dans chacune de ses scènes, notamment lorsqu’il rapporte les soupirs entre son maître le Chevalier et la perfide Comtesse. Nous nous délections de ce Frontin aux allures d’écolier avec son sac sur le dos qui exulte constamment. Quant à Jennifer Decker, avec sa coupe à la garçonne, elle insuffle avec le rôle de Lisette un vent frais et délicat qui offre un régal tel un caramel mou au creux du froid hivernal. Nicolas Lormeau est très rustique, dans sa façon d’être et de parler mais il est concurrencé par le délicieux Laurent Lafitte, parfait en gascon un peu trop sûr de lui dont l’accent coloré et ensoleillé est un pur enchantement venant souligner le caractère benêt du personnage. Jérôme Pouly est un Dorante touchant, sincère et entier qui parvient à nous bouleverser tant son amour sert les desseins de la Marquise, lumineuse et solaire Julie Sicard qui, sous ses airs pervers, tire les ficelles des tromperies incessantes. Quand l’amour sert à nourrir une vengeance, il ne peut y avoir de triomphe du mal.

Un bonheur à ne pas bouder afin de redécouvrir un répertoire oublié de Marivaux et de notre théâtre français qui a, définitivement, encore de très beaux jours devant lui grâce au talent, inégalé, des comédiens du Français.


La rédaction a assisté à la représentation du jeudi 18 octobre 2018


L’Heureux Stratagème

Texte : Marivaux

Mise en scène : Emmanuel Daumas

Scénographie et costumes : Katrijn Baeten et Saskia Louwaard

Lumières : Bruno Marsol

Son : Gérald Kurdian

Collaboration artistique : Vincent Deslandres

Maquillages et coiffures : Catherine Bloquère

Distribution : Eric Génovèse (Frontin), Jérôme Pouly (Dorante), Julie Sicard (la Marquise), Loïc Corbery (Arlequin), Nicolas Lormeau (Blaise), Jennifer Decker (Lisette), Laurent Lafitte (le Chevalier Damis) et Claire de La Rüe du Can (la Comtesse).

Durée : 1h45

  • Du 19 septembre au 04 novembre 2018

Les mardis à 19h00

Du mercredi au samedi à 20h30

Les dimanches à 15h00

Lieu : Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 PARIS

Réservation : 01 44 58 15 15 ou www.comedie-francaise.fr

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