Clouée au sol : vouloir le ciel

Excellente nouvelle que cette reprise au Théâtre des Déchargeurs de ce qui fut un coup de poing au cœur il y a de cela trois ans au Festival Off d’Avignon. Un seule-en-scène marquant qui porte sur les planches l’ouvrage de l’américain George Brant mis en scène par Gilles David, sociétaire de la Comédie-Française et interprété par Pauline Bayle.  La performance scénique parle de la violence, de la guerre mais surtout d’un destin. C’est captivant et prenant !

Pauline Bayle est Clouée au sol © Marina Raurell
Pauline Bayle est Clouée au sol © Marina Raurell

Elle n’a pas de prénom mais elle est pilote de chasse pour l’US Air Force. Femme dans un univers masculin, la tête dans le ciel et les pieds sur terre, elle se met en guerre, armée de son courage et de sa volonté, façonnés du même fer que son avion, son Tiger qui est une prolongation de tout son être. Sa tenue, une combinaison, elle l’a gagnée à la sueur de son front, à ses tripes. Lorsqu’elle est en pilotage offensif, elle n’a le temps ni pour les violons, ni pour les guimauves. Le ciel, elle le veut mais lorsqu’elle, ange déchu élit domicile dans son ventre, elle est expédiée aux Etats-Unis, derrière un bureau. Clouée au sol, elle plonge dans le cauchemar de tous pilotes. Lorsque son ventre devient trop gros pour le bureau, elle est renvoyée à la maison. Samantha, Sam, voit le jour mais sa maman ne cesse de vouloir le bleu, de rêver du ciel. A son retour, elle ne reprend pas son poste. Elle se retrouve sans équipage, à piloter un drone.

Nous assistons alors à un combat des mots. La pièce s’ouvre sur la projection d’un portrait de ce qu’elle est, une femme qui voit bien de loin et moins bien de près. Physiquement, elle est quelconque mais intérieurement, c’est une guerrière. Son regard nous transperce, nous capte et refuse de nous lâcher. Elle livre un récit poignant, celui d’une femme qui devient mère, épaulée par un mari aimant et compréhensif mais ce changement, somme toute terriblement banal, va faire basculer sa vie à tout jamais. Un rêve qui s’effondre comme un château de cartes effleuré du bout des doigts. Elle se jette alors dans une guerre qui lui semble si lâche et sournoise, elle qui décide des bombes les yeux rivés sur un écran qui devient un monde. Elle va à la guerre comme on va au bureau. Désormais, elle doit tuer sans perdre son humanité, décimer des villages avant de rentrer élever son enfant dans un monde qu’elle ne contrôle plus. A distance, elle peut choisir de donner la mort, elle qui a donné la vie quelques mois plus tôt.

Pauline Bayle, dont nous avons pu admirer l’étendue de son talent de mise en scène dans l’Iliade et l’Odysée aux mille paillettes, empoigne ici le texte et les mots comme le manche de pilotage d’un avion. Elle offre un corps à corps intense avec l’œuvre. Ancrée au sol, elle fait vaciller la femme de l’air, elle déploie ses ailes, plane puis s’effondre. Le spectateur, pris de vertige, l’accompagne dans sa déchéance. Notre cœur pétille, nos yeux brillent. La représentation gagne en vitesse, en puissance. La psychologie du personnage nous atteint, son engagement est sincère, profond, d’une justesse qui ne faiblit pas. L’interprétation est épatante et atteint son paroxysme lorsqu’elle décide d’écarter le risque de mort de sa vie en l’acceptant, tout simplement. Nous nous laissons porter par celle qui incarne désormais l’œil du ciel. Le combat est un danger mais elle n’y est pas alors elle tente juste d’aller au plus près. Elle rend son corps coupable de la situation. En donnant la vie, elle a permis à la mort de s’immiscer au creux de son âme, de sa passion, de sa raison d’être. Le bleu a cédé la place au gris qui colore désormais son existence. Pauline Bayle palpite, vibre, fait rayonner sa présence magnétique. Grâce à une scénographie épurée et à la mise en scène très sobre de Gilles David, sociétaire de la Comédie-Française, tout survient dans la salle par le texte et l’interprétation. L’actrice s’y accroche avec force et conviction pour un jeu au cordeau, sans aucune fausse note. Elle passe à la centrifugeuse nos sentiments et nous laisse cloués au sol, baignés de larmes, anéantis par la puissance et la vitesse. Cela est impressionnant, vertigineux, grandiose et ne laisse pas le public sortir indemne de ce combat terriblement humain qui nous rappelle les choix que nous faisons au quotidien et qui peuvent, à tout instant, faire basculer notre vie à jamais.


Clouée au sol

Texte : George Brant

Mise en scène : Gilles David de la Comédie-Française

Traduction : Dominique Hollier

Décors : Olivier Brichet

Costumes : Bernadette Villard

Lumières : Marie-Christine Soma

Musique : Julien Fezans

Assistant mise en scène : Dominique Hollier

Distribution : Pauline Bayle

Durée : 1h20

  • Du 17 octobre au 03 novembre 2018

Du mardi au samedi à 19h30

Lieu : Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des déchargeurs, 75001 PARIS

Réservation : 01 42 36 00 50 ou www.lesdechargeurs.fr

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