La Nuit des Rois ou Tout ce que vous voulez : folle soirée au Français

Quelle folle soirée à la Comédie-Française que cette nuit des rois ou tout ce que vous voulez de William Shakespeare, mis en scène par le berlinois Thomas Ostermeier. Le moins que l’on puisse dire c’est que la dimension comique de l’écriture du dramaturge britannique a été exhumée par la traduction nouvelle d’Olivier Cadiot et est dynamisée par une troupe de comédiens au sommet de leur art. Shakespeare s’amuse du genre et de l’identité. Il brouille les pistes et nous délecte, avec un indéniable talent, de sa vision du monde, de l’amour, des relations humaines et des élans du cœur confrontés à la raison.

La nuit des rois ou tout ce que vous voulez de William Shakespeare par Thomas Ostermeier à la Comédie-Française © Victor Tonelli
La nuit des rois ou tout ce que vous voulez de William Shakespeare par Thomas Ostermeier à la Comédie-Française © Victor Tonelli

Le rideau s’ouvre sur deux singes mais n’allez pas croire que vous allez leur apprendre à faire la grimace. Ils ne sont que les témoins d’un monde qui est devenu fou, qui échappe souvent à toute forme d’entendement. Mais comme le dit si bien Viola, travestie en Césario pour plaider la cause de son amoureux auprès d’Olivia dont il est épris, « quel type serait assez sage pour jouer le fou ? ». En vérité, tous les membres de la troupe de la Comédie-Française choisis par Thomas Ostermeier, l’un des plus grands metteurs en scène européens à l’instar de Milo Rau ou d’Ivo van Hove qui avait monté Les Damnés dans la cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon, le sont pour avoir accepté de jouer les fous de La nuit des rois. En tête, couronné d’Illyrie, il y a le duc Orsino. Il aime Olivia et est aimé de Viola. Il s’avance sur la scène par l’étroit chemin de traverse qui fend l’orchestre aménagé pour cette production. Denis Podalydès qui trouve que « nos désirs sont vertigineux » est majestueux et s’entoure d’une joyeuse cour. Sir Toby Haut LeCoeur et Sir Andrew Gueule de Fièvre s’en donne à cœur joie. Le premier, animé par Laurent Stocker, est un polichinelle espiègle, un brin ivrogne qui forme un duo détonnant avec Christophe Montenez. Connectés à l’actualité comme le prouve leur texte improvisé déconseillant de traverser une rue de nuit sous peine de trouver du travail au noir, ils sont hilarants. Christophe Montenez incarne à merveille le rôle d’une triple buse confondant le verbe accoster avec un patronyme. Dans sa combinaison blanche qui accentue sa silhouette longiligne et avec sa longue chevelure blonde à la Iggy Pop, il illumine le plateau de sa présence charismatique, servant parfaitement le vent de folie qui souffle sur la pièce. Débridé, il se donne corps et âme à son personnage, il donne de sa personne croyez-moi ! Notons également la présence de Julien Frison, bouleversant en Sébastien. Il a ce petit quelque chose de fragile qu’il transforme en force comme un grain de poussière devenu pépite d’or. Enfin, Sébastien Pouderoux est énergique. L’intendant puritaniste Malvolio, crédule et piégé, est exceptionnel en bas jaune avec jarretières croisées qui lui donne une allure imposante avec son cache sexe dressé comme une banane bien mûre dont les singes ne feraient qu’une bouchée.

Du côté des présences féminines, nous sommes gâtés avec un trio irréprochable. Anna Cervinka est Maria, la suivante. C’est elle qui tire les ficelles du jeu et elle est parfaite dans ce rôle. A ses côtés, Georgia Scalliet, sous le déguisement de Césario, est une Viola touchante à la mélancolie éclatante. Mais le bonheur est souvent ailleurs, notamment dans les scènes qu’elle partage avec la sublime Adeline d’Hermy. Leur complémentarité est évidente. Délicate, douce, sensuelle et authentique, elle est une comtesse en deuil qui repousse les avances du Duc mais n’est pas insensible au charme de Césario en mettant son honneur à nu. Avec Georgia Scalliet, elles nous bouleversent d’intensité et gagnent en profondeur de jeu au fil des scènes, jusqu’au final, épatant. Elles sont telles deux diablesses qui nous attirent dans un délectable enfer.

Il y a ici tout ce qui fait de Shakespeare un auteur adulé et évidemment, entre audace et tradition, nous redécouvrons ce petit joyau de la littérature théâtrale. Thomas Ostermeier, patron de la Schaubühne se saisit, pour sa première mise en scène tant attendue dans la maison de Molière, de chaque cellule de l’ADN des intentions de l’auteur pour secouer la Comédie-Française et offre aux spectateurs un théâtre qui nous anime autant qu’il nous divertit. C’est un cadeau de 2h45 que nous ne voyons pas passer sous l’emballage du rythme, de l’humour et de l’émotion. Par un jeu de dupes décuplé, il propose un délirant régal, un amusement de tous les instants et une explosion de bonne humeur dont il serait bien dommage de se priver. Un petit grain de malice et de folie pour vous servir tout ce que vous voulez durant une inoubliable Nuit des rois.


La rédaction a assisté à la représentation du jeudi 27 septembre 2018


La Nuit des Rois ou Tout ce que vous voulez

Texte : William Shakespeare

Adaptation et mise en scène : Thomas Ostermeier

Traduction : Olivier Cadiot

Scénographie et costumes : Nina Wetzel

Lumières : Marie-Christine Soma

Musiques originales et direction musicale : Nils Ostendorf

Travail chorégraphique : Glysleïn Lefever

Réglage des combats : Jérôme Westholm

Dramaturgie et assistanat à la mise en scène : Elisa Leroy

Collaboration à la dramaturgie : Christian Longchamp

Collaboration à la scénographie et aux costumes : Charlotte Spichalsky

Distribution : Denis Podalydès (Orsino), Laurent Stocker (Sir Toby Haut Le Cœur), Stéphane Varupenne (Feste), Adeline d’Hermy (Olivia), Georgia Scalliet (Viola), Sébastien Pouderoux (Malvolio et le Prêtre), Noam Morgensztern (Antonio et Valentin), Anna Cervinka (Maria), Christophe Montenez (Sir Andrew Gueule de Fièvre), Julien Frison (Sébastien), Yoann Gasiorowski (Curio, le Capitaine du Vaisseau naufragé et l’Officier au service d’Orsino) et Paul-Antoine Bénos-Djian en alternance avec Paul Figuier (Contre-ténor) et Clément Latour en alternance avec Damien Pouvreau (Théorbe)

Durée : 2h45

  • Du 22 septembre 2018 au 28 février 2019

Représentations en alternance

Matinées à 14h

Soirées à 20h30

Lieu : Salle Richelieu de la Comédie-Française, place Colette, 75001 PARIS

Réservation : 01 44 58 15 15 ou www.comedie-francaise.fr

Le spectacle sera diffusé en direct dans plus de 300 salles de cinéma en France et à l’étranger le jeudi 14 février 2019 à 20h15 dans le cadre du Pathé Live (reprises au cinéma les 3, 4 et 5 mars 2019)

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