Léonie et Noélie : le saut vers l’émancipation

Dans la catégorie Théâtre Jeune Public du IN de ce Festival d’Avignon 2018, une création a attiré notre attention immédiatement : il s’agit de Léonie et Noélie de Nathalie Papin, mis en scène par Karelle Prugnaud. S’il est possible de s’interroger sur la pertinence de recommander ce spectacle à partir de 8 ans, il n’en demeure une représentation époustouflante, certes légèrement saturée, mais qui aborde une multitude de thématiques liés à l’enfance et à l’identité.

Léonie et Noélie deNathalie Papin mis en scène par Karelle Prugnaud © Christophe Raynaud de Lage
Léonie et Noélie deNathalie Papin mis en scène par Karelle Prugnaud © Christophe Raynaud de Lage

Noélie et Léonie ont seize ans. Jumelles monozygotes, elles cherchent sans cesse le dépassement. La première pratique la stégophilie, c’est-à-dire qu’elle escalade les toitures, de jour comme de nuit, telle une funambule sur le fil de la vie tandis que la seconde a comme défi d’apprendre et maîtriser tous les mots du dictionnaire volé au supermarché, faute de moyens financiers. D’ailleurs, pour contrer la pauvreté qui les a contraint de nombreuses années à établir un port alterné des vêtements et à se partager matériel et temps scolaire (une semaine chacune), elles se jettent corps et âme dans le vertige existentielle de leur gémellité en tentant de s’émanciper.

Le texte de Nathalie Papin pose les questions de l’identité, de comment se définir en tant qu’individu lorsque l’on est toujours associé à un double. La thématique passionne et est ici traitée avec une dimension onirique salvatrice bien que sombre, ce qui semble légèrement déstabiliser les plus jeunes spectateurs. Néanmoins, la mise en scène de Karelle Prugnaud se veut spectaculaire, aérienne et envoûtante. Dès l’installation du public, de chaque côté de la salle,  Yoann Leroux et Simon Nogueira soulèvent au-dessus de leur tête, à l’aide d’une pelle, un tas de plumes qui retombe au sol en tourbillonnant comme une myriade de flocons de neige, telles les ailes des anges déchus. Puis, dès lors que la représentation commence, nous suivons les jumelles sur les toits d’où elles contemplent l’incendie qu’elles viennent d’allumer dans leur foyer. Léonie et Noélie ne sont pas des tendres et leurs actes le prouvent mais à aucun moment nous ne sommes en mesure de jeter la pierre à ces personnages qui semblent plus ivres de perdition que de méchanceté. « Moitié grande, moitié petite », elles évoluent sur la structure métallique de Thierry Grand, perdues et déterminées dans leur histoire et leurs souvenirs tout comme les acrobates freerun qui paraissent voltiger dans les airs. De notre place, nous les voyons sur les toits des immeubles, nous les imaginons, nous tremblons, nous suffoquons avec les protagonistes. Cela en devient vertigineux, d’autant plus que les images de distanciation des adultes, diffusées sur les écrans placés de chaque côté, tantôt en miroir, tantôt dans la continuité, captent notre attention au point de frôler la saturation d’informations.

Le lien troublant entre performance et texte, entre le toi et le toit qui nous ramène sans cesse au double, au miroir, à l’autre, fait de Léonie et Noélie une œuvre éclairante sur les semblables différences, à la fois double et moitié. « Pour moi, mourir, c’est être séparée de toi » confie Léonie à sa jumelle. Tout cela nous trouble, nous questionne. Le côté poétique qui émerge de la mise en scène aurait pu être accentué pour édulcorer la noirceur et la violence de certains passages en filigrane, afin de rendre le spectacle plus accessible au jeune public, mais cela n’en demeure pas moins une performance incroyable qu’il était bon de voir, ne serait-ce que pour la force des interprétations et pour une parenthèse hors du chaos de nos vies bien que tout ce petit monde se dirige avec fracas vers une perte irrémédiable.


La rédaction a assisté à la représentation du mercredi 18 juillet 2018


Léonie et Noélie

Texte : Nathalie Papin

Mise en scène : Karelle Prugnaud

Dramaturgie : Nathalie Papin et Karelle Prugnaud

Scénographie : Thierry Gand

Lumières : Emmanuel Pestre

Musique et son : Rémy Lesperon

Vidéo : Tito Gonzalez-Garcia et Karelle Prugnaud

Costumes et assistanat à la mise en scène : Antonin Boyot-Gellibert

Distribution : Justine Martini (Noélie), Daphné Millefoa (Léonie), Yoann Leroux (Mattias) et Simon Nogueira (Mattias)

A l’image : Claire Nebout (la mère), Denis Lavant (l’agent de sécurité), Bernard Menez (le professeur), Yann Collette (le juge), Aliénor et Apolline Touzet (les jumelles jeunes), Romane et Bonnie Bayle-Addamo (les jumelles bébés)

Durée : 1h00

  • Du 16 au 23 juillet 2018

Relâche le 19 juillet

dans le cadre du Festival d’Avignon

Lieu : Chapelle des Pénitents blancs, 84000 AVIGNON

Réservations : 04 90 14 14 14 ou www.festival-avignon.com

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