La magie lente : une vie à réparer

Il y a, chaque année, parmi le millier de pièces proposées dans le OFF du Festival d’Avignon, une poignée de diamants bruts, des créations pour la plupart, qui viennent éclore et enrichir notre cœur de spectateur. La magie lente de Denis Lachaud en fait indéniablement partie. Nous pourrions raconter ce texte et y déceler les sujets, nombreux, qui ont su nous toucher mais il est préférable de se faire son propre avis en allant écouter Benoit Giros, magistral, et en se laissant porter par son interprétation d’une incroyable justesse.

Benoit Giros dans La magie lente © D.R
Benoit Giros dans La magie lente © D.R

C’est l’histoire de Bruno Louvier, un homme qui consulte un nouveau psychiatre et qui se déclare schizophrène. Il vient pour des dépressions à répétitions et des hallucinations. Pourtant, très vite, il apparaît que son récit n’est pas en adéquation avec sa pathologie. Et si ses symptômes n’étaient en réalité que des pensées ? Ses obsessions pour la sodomie pourraient très bien poser un autre diagnostique : bipolaire ! Tout ceci serait alors en lien avec un désir non reconnu comme conscient. Sa peur et ses angoisses viscérales viennent certainement de traumatismes sexuels survenus pendant l’enfance à tel point que son homosexualité a dû être refoulée. Cependant, les pensées sont difficiles à décrire quand on ne sait pas qui l’on est vraiment donc rien n’est véritablement certain tant que des mots n’ont pas été prononcés jusqu’à ce que les pièces du puzzle s’emboîtent parfaitement les unes aux autres.

Sur le plateau, Benoit Giros est à la fois le conférencier narrateur, le psychiatre et le patient. On peut suivre dans ses prises de parole successives les différentes séances. Il « pense être un schizophrène hétéro, il ne peut pas devenir comme ça un homosexuel bipolaire ». Alors, il subit ses flashs, ses pensées, ses souvenirs passés ou présents qui s’expriment, nous submergent, nous bouleversent. Le texte, incroyablement fort, tire le fil de la pelote et démêle ses interrogations dans une construction intime mais enfouie. Le personnage a l’âge qu’il a mais il ne sait pas qui il est. Il se raconte, se dévoile, pèle les différentes couches de l’oignon de son histoire personnelle. Il cherche son identité, il expérimente le vrai, le faux, le possible, le réel et le fictif pensé.

Les représentations sont conseillées à partir de 15 ans. Il faut dire qu’il y est question de maltraitance, de traumatisme, avec des mots crus mais jamais gratuits. Il est vrai que les termes « se faire enculer » sont répétés et déclinés à tous les temps et toutes les formes tout en évitant l’écueil d’une résonnance vulgaire ou appuyée. Au contraire, ils servent une détresse humaine, profonde, sincère, bouleversante. Les différents éclairages mettent en lumière les différentes approches du passé, jusqu’à dire les phrases impossibles. C’est l’histoire d’un adulte qui répond à ses pensées pour se défendre, c’est le récit de l’épave d’un enfant qui était mais qui n’est plus et pourtant qui remonte à la surface. Le texte est saisissant, il prend aux tripes sans pour autant glisser dans le pathos ou le larmoyant. Au contraire, il ouvre les bons verrous et distille au bon rythme les clés pour ouvrir, dilater chaque parcelle de la mémoire enfouie. La mise en scène, sobre et efficace, laisse la place à la parole, aux mots, à l’émotion.

Se poser des questions sur qui et ce que nous sommes, sur ce qui fait de nous ce que nous devenons semble être la question fil rouge de ce festival mais il y a autant de traitements possibles que d’histoires personnelles vécues. Celle de Louvier est atroce mais dans le même temps fait forcément écho en nous car qui peut affirmer vivre sa vie et nous celle qui s’était dessinée ? « La psychanalyse est une magie lente » écrivait Sigmund Freud. Avec le texte de Denis Lachaud, nous passons d’un colloque public sur l’erreur de diagnostique à une introspection intime, une révélation. Le spectateur, cueilli par la genèse de cette existence à réparer, ne peut que saluer la performance et poser le seul mot qui semble le plus juste à ce qu’il vient de voir : MERCI !


La rédaction a assisté à la représentation du lundi 16 juillet 2018


La magie lente

Texte : Denis Lachaud

Mise en scène : Pierre Notte

Distribution : Benoit Giros

Durée : 1h10

  • Du 6 au 27 juillet 2018

Relâche les 8, 15 et 22 juillet

dans le cadre du Festival OFF d’Avignon

Lieu : L’Artéphile, 7 rue du Bourg Neuf, 84000 AVIGNON

Réservations : 04 90 03 01 90 ou www.artephile.com

  • Du 2 novembre au 23 décembre 2018

Lieu : Théâtre de la Reine Blanche, 75018 PARIS

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