L’éveil du printemps : jeunesse sexuée

Il y a cent ans disparaissait l’auteur allemand Frank Wedekind. Pour ce funeste anniversaire, sa tragédie enfantine en trois actes, l’éveil du printemps, fait son entrée au répertoire de la Comédie-Française pour la première mise en scène de Clément Hervieu-Léger en tant que sociétaire. Pour l’occasion, ce dernier s’entoure d’une partie de l’équipe du regretté Patrice Chéreau et offre au public une œuvre pleine de vitalité en  version intégrale, sans coupe ni adaptation.

L'Eveil du Printemps © Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française
L’Eveil du Printemps © Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française

Wendla a quatorze ans et souhaite rester un an de plus dans sa robe de petite fille. C’est sa façon à elle d’exprimer sa peur de grandir. De leur côté, les garçons jouent au foot et s’interrogent sur les premières excitations masculines, à l’instar de Melchior et Moritz. Tout comme leurs camarades, le trio vient de plonger dans l’adolescence sans parvenir à trouver des réponses à leurs interrogations auprès du corps professoral ou de leurs parents, présents mais dépassés. Le trouble qui les habite se manifeste par l’exultation des corps, des sentiments, des émotions. Ils sont au printemps de leur existence, la saison des jeunes gens en fleurs dans leur éveil au désir et à la sexualité. Ils s’y confrontent partout, jusque dans la forêt, lieu symbolique qui évoque aussi bien le refuge que le mystique, tels les corps adolescents en âge de quitter le nid de l’enfance pour s’envoler sur le chemin des adultes.

Le texte comporte des passages sulfureux voire crus. Il y fait état de la sexualité au spectre large, incluant aussi bien les premiers émois que la masturbation, le sadomasochisme ou encore l’homosexualité et les rapports de force. Pourtant, aucune lourdeur, aucun excès dans la mise en scène solide et pertinente de Clément Hervieu-Léger qui, délicatement, tout en suggestivité, intègre ces thématiques, oscillant entre humour et drame, délires enfantins et tragédies d’adultes (on pense notamment à l’avortement découlant du viol de Wendla ou encore au suicide du jeune Moritz). Cette éducation sentimentale d’une sexualité naissante et non maîtrisée, aux désirs incandescents, aux émois réprimés et aux pulsions ardentes fourmille de doutes émanent de jeunes désorientés cherchant ensemble les réponses que l’on occulte autour d’eux. Nous sommes en 1890 où la moralité règne sur de nombreux sujets, éclairée progressivement par la psychologie qui gagne du terrain afin de mettre en valeur les tabous, les questionnements et les expérimentations de l’adolescence.

Pour servir cela, vingt-trois membres de la troupe se partagent les quarante rôles dans un décor semblable à un jeu de construction, en perpétuel mouvement comme pour sans cesse réinventer l’espace. La mise en scène de Clément Hervieu-Léger se déploie, sombrement noircie, profonde et sublimée, entre obscurité et luminosité, dans la clarté des jours naissants ou déclinants tels les multiples émotions qui surgissent du texte de Frank Wedekind dans un rythme qui ne faiblit pas. Il y a évidemment le trio central, pilier inébranlable de l’œuvre. Georgia Scalliet est éblouissante dans la peau d’une adolescente vive, gracieuse et charismatique. C’est un pur enchantement de la voir déambuler sur le plateau, aux côtés d’un Christophe Montenez méconnaissable qui prête son corps à Moritz, un jeune tourmenté, cancre suicidaire et dépressif qui peine à trouver sa place dans le monde, coincé dans son corps en pleine transformation par les attirances des corps féminins et maternels,  contrairement à Sébastien Pouderoux, qui incarne Melchior et sa force juvénile quand les sentiments et les découvertes se mettent en ébullition. Du côté parental, Cécile Brune est bouleversante dans la fragilité de sa relation avec Wendla, tentant de la préserver du monde à grand renfort de cigognes livrant les bébés dans les familles tandis que Clotilde de Bayser se montre touchante dans sa douleur lorsque son fils Melchior est renvoyé pour un écrit jugé immoral.

Cet Eveil du printemps, pièce semblable à un paradis en fleurs, ne glisse jamais dans la candeur mais au contraire prend une forme de maturité non dénuée par instant d’humour et de légèreté. La mise en scène offre des images poignantes telles que l’enterrement de Moritz dont la scène du cimetière nous évoque Le cercle des poètes disparus. Le texte, flamboyant et effarouché, est servi avec brio par une troupe au sommet de sa vitalité qui fait replonger le spectateur dans les affres et les joies de l’adolescence pour mieux jouir de leur compréhension, au rythme d’une berceuse ritournelle échappée d’une boîte à musique qui nous retient encore un peu du bon côté de l’innocence et de l’insouciance. « Enfant tu es, enfant tu resteras », quitte à perdre l’équilibre et ne plus pouvoir trouver le repos.


L’éveil du printemps

Texte : Frank Wedekind

Mise en scène : Clément Hervieu-Léger

Traduction : François Regnault

Scénographie : Richard Peduzzi

Costumes : Caroline de Vivaise

Lumière : Bertrand Couderc

Musique originale : Pascal Sangla

Son : Jean-Luc Ristord

Maquillages et coiffures : David Carvalho Nunes

Collaboration artistique : Frédérique Plain

Assistanat à la scénographie : Laure Montagné

Distribution :

Troupe de la Comédie-Française : Michel Favory (Legrappin et le Pasteur Kahlbauch), Cécile Brune (Mme Bergmann), Éric Génovèse (M. Gabor et l’Homme masqué), Alain Lenglet (le Professeur Fliegentod et le Rentier Stiefel), Clotilde de Bayser (Mme Gabor), Christian Gonon (le Professeur Hungergurt et le Docteur Von Brausepulver), Julie Sicard (Ilse), Serge Bagdassarian (le Recteur Sonnenstich), Bakary Sangaré (le Professeur Knüppeldick, Ziegenmelker et le Serrurier), Nicolas Lormeau (le Professeur Zungenschlag, l’Oncle Probst et le Docteur Procuste), Georgia Scalliet (Wendla Bergmann), Sébastien Pouderoux (Melchior Gabor), Christophe Montenez (Moritz Stiefel), Rebecca Marder (Thea), Pauline Clément (Martha Bessel), Julien Frison (Hans Rilow), Gaël Kamilindi (Ernst Röbel) et Jean Chevalier (Otto et Ruprecht).

Comédiens de l’Académie de la Comédie-Française : Matthieu Astre (Helmuth), Robin Goupil (Robert et Reinhold), Aude Rouanet (la Mère Schmidt), Juliette Damy (Ina Müller), Alexandre Schorderet (Diethelm).

Durée : 2h50 sans entracte

  • Du 14 avril au 8 juillet 2018

Matinées à 14h, soirées à 20h30

Lieu : Salle Richelieu Comédie-Française, place Colette, 75001 PARIS

Réservations : 01 44 58 15 15 ou www.comedie-francaise.fr

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s