Saigon : les larmes du silence

Après un éloge de critiques en plein cœur du festival d’Avignon 2017, Saigon arrive à Paris en ce mois de janvier 2018, aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon. Malgré des défauts évidents, le spectacle, resserré depuis sa création le 1er juin 2017 à la Comédie de Valence, parvient à distiller progressivement une émotion authentique qui vient nous cueillir sans faire de bruit au terme de cette saga qui espère « retrouver le chemin des larmes ».

Thi Tranh Thu Tô et Anh Tran Nghia dans Saigon de Caroline Guiela Nguyen et les Hommes Approximatifs © Jean-Louis Fernandez
Thi Tranh Thu Tô et Anh Tran Nghia dans Saigon de Caroline Guiela Nguyen et les Hommes Approximatifs © Jean-Louis Fernandez

Lorsque le rideau s’ouvre et que la lumière se fait sur le plateau, le public découvre un restaurant, lieu unique de la représentation qui nous mènera sur le chemin de l’exil et celui de la mémoire, entre Saigon et Paris, 1956 et 1996. Quarante ans séparent ces deux mondes qui reprendront vie dans un décor très réaliste, d’une beauté renversante, nous plongeant déjà dans une forme de nostalgie. Saigon est un établissement tenu par Marie-Antoinette, au 18 faubourg Saint-Antoine, à Paris, dans le 12ème arrondissement, près de la Gare de Lyon. A jardin se tient la cuisine où elle évolue, le plus souvent en silence, pour concocter des plats de réconfort au corps et à l’esprit. Anh Tran Nghia est épatante d’authenticité et de sincérité. A cour, nous trouvons la petite estrade intimiste, antre des discours des mariages d’amour mais pas toujours heureux, où les personnages peuvent aussi laisser couler leurs larmes en chansons, de Piaf à Christophe en passant par Sylvie Vartan. Entre les deux, il y a la salle de restauration, berceau des vies de chacun. Nous sommes alors dans la capitale française, lieu choisi pour tenter l’impossible, à savoir cicatriser des blessures qui sont sans cesse à vif par l’absence. C’est la nièce de Marie-Antoinette, qui, en voix off grâce au français teinté des nuances vietnamiennes de Thi Thanh Thu Tô, nous raconte cela. Son récit vient ponctuer les différents tableaux d’une écriture très cinématographique, découpée en quatre chapitres, allant des départs au retour, en passant par les exilés et l’absent.

Ils sont onze, sur le chemin de l’exil, à voir leur histoire ballotée entre la France et le Vietnam. Ces destins croisés, devenus parfois destins brisés, nous parlent de la guerre d’Indochine, des choix difficiles à faire, entre partir ou rester, et d’une reconstruction quand une partie de nous s’est détachée. En 1996, Bill Clinton lève l’embargo sur le Vietnam et fait naître un nouvel ultimatum : passer la frontière et revoir le pays natal ou se résoudre à laisser le passé à sa place. Marie-Antoinette, elle, ne parvient pas à se résoudre à refaire le chemin inverse, contrairement à Hao qui, en 1956, a dû, contraint et forcé, laisser sa fiancée pour fuir ses racines. Au milieu de ces victimes directes d’un conflit esquissé par bribes et allusions, il y a Antoine, architecte, né en France, qui ne comprend pas la langue maternelle de sa mère, Lyn, arrivé à Vitry-sur-Seine, dans ce pays qui ne la connait pas. A l’aide de flashbacks astucieux, nous suivons leur ligne de vie, leur destinée, les larmes de leur mémoire, souvent versées en silence, par pudeur ou fierté.

Malgré une première partie étirée, lourde et dépourvue de sensibilité, certainement noyée par un texte plutôt faible et des acteurs hésitants qui peinent à trouver l’équilibre parfait de la justesse malmenée par une platitude plombante et une direction approximative, les spectateurs, en revenant de l’entracte, prennent place à bord d’une traversée du temps et des frontières aussi drôle qu’émouvante, pleine de charme et de tendresse. Saigon bouleverse les consciences et nous rappelle qu’il est temps de cesser de « ne pas entendre, ne pas comprendre, ne pas savoir ». Au final, les yeux baignés de larmes, nous oublions l’écriture inaboutie et le jeu inégal des acteurs, pour ne garder que la conviction que Marie-Antoinette, Hao, Antoine, Edouard et les autres, portent en eux un bout de notre histoire, un pan de notre mémoire.


Saigon

Spectacle en français et vietnamien, surtitré en français

Ecriture : Caroline Guiela Nguyen avec l’ensemble de l’équipe artistique

Mise en scène : Caroline Guiela Nguyen

Collaboration artistique : Claire Calvi

Scénographie : Alice Duchange

Lumière : Jérémie Papin

Costumes : Benjamin Moreau

Création sonore et musicale : Antoine Richard

Avec : Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Thi Truc Ly Huynh, Hoàng Son Lê, Phú Hau Nguyen, My Chau Nguyen Thi, Pierric Plathier, Thi Thanh Thu Tô, Anh Tran Nghia et Hiep Tran Nghia.

Durée : 3h15

  • Du 12 janvier au 10 février 2018

Du mardi au samedi à 19h30

               Le dimanche à 15h

Lieu : Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, 75017 PARIS

Réservations : 01 44 85 40 40 ou www.theatre-odeon.eu

  • Du 8 au 14 juillet 2017

dans le cadre du Festival d’Avignon

Lieu : Gymnase Aubanel

  • Du 1er au 3 juin 2017

dans le cadre du Festival Ambivalences

Lieu : La Comédie de Valence

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s