Trahisons : dissection sentimentale

Existe-t-il pire trahison que celle venant d’une personne que l’on aime sincèrement, non pas d’un désir charnel mais d’un amour qui ne se dit pas toujours mais se comprend d’un geste, d’un regard, d’une posture ? Le dramaturge britannique Harold Pinter s’empare de ce sujet classique pour l’autopsier en profondeur et livrer une pièce puissante comme une tornade qui dévaste tout sur son passage, jusqu’à la plus petite trace de passion.

Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto et Yannick Laurent dans Trahisons de Pinter © Alexandre Icovic
Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto et Yannick Laurent dans Trahisons de Pinter © Alexandre Icovic

Dans un décor minimaliste composé d’une table ronde style bistrot, de deux chaises et d’un comptoir, Emma et Jerry se retrouvent dans un bar, deux ans après leur rupture. L’ambiance est cordiale mais la passion a depuis longtemps quitté les cœurs des anciens amants. Nous sommes en 1977. La tension et la gêne sont palpables jusqu’à ce que la question fatidique soit posée : « il t’arrive de penser à moi ? ». Dès lors, leur passé qui semble si loin et si proche à la fois, va resurgir pour comprendre comment au bout de neuf ans la terrible conclusion « tout est tout à fait fini » a pu tomber comme la lame tranchante d’une guillotine.

Pour rendre limpide cette analyse fine et précise de la construction d’une trahison multiple, Christophe Gand décide de prendre le spectateur par la main et de le guider dans les dédales de l’œuvre grâce à une mise en scène sobre mais efficace. Il affiche les années  dans un coin du plateau afin de souligner le cours du temps que l’on remonte comme le fil des souvenirs que l’on suit dans les périodes de nostalgie ou d’incompréhension. C’est la première fois que la structure de la pièce nous apparaît de manière aussi appuyée et cela fonctionne à merveille. Ici pas de flashbacks qui viendraient ponctuer le présent mais bel et bien une chronologie inversée.

Le décor, qui nous semblait sommaire en ouverture, se transforme à profusion grâce au soin et à la minutie apportés par Vincent Arfa sans que cela paraisse artificiel ou appuyé. Nous voyageons du bar au studio qui abritait les amours adultérins des amants en passant par la maison de Robert, le mari trompé. Les accessoires sont exploités pleinement avec un saisissant sens du détail et apportent une rythmique à la profondeur des scènes. Et tout autour, il y a les silences, les non-dits, les doutes qui dansent macabrement avec les mots et la violence des sentiments passés distillés dans un présent sans avenir commun. On devine la puissance d’un amour qui s’est tari et qui remonte à la surface tel un volcan sur le point d’entrer en éruption. Au fil du temps que l’on parcourt jusqu’en 1968, nous prenons en pleine face l’âpreté, la violence tacite mais aussi les gestes tendres, la passion qui s’immiscent dans un texte flamboyant, captivant et fascinant. Il nous emprisonne comme une proie dans sa toile et tisse autour de nous mille et une connexions sur les liens humains.

Sur le plateau, Gaëlle Billaut-Danno est Emma, femme aimante et aimée, désirable. Elle est le lien entre Casey que l’on ne verra jamais, Robert, son mari, interprété avec retenue et élégance par l’excellent François Feroleto et Jerry, son amant passionné mais craintif de vivre sa tornade amoureuse au grand jour, campé par un charismatique Yannick Laurent. Dans des saynètes qui mettent à nu les multiples trahisons de leurs relations, ils forment un trio subtil et savoureux qui ne saurai jamais partir ou mourir mais ne pourra plus jamais rester ou exister comme tel. C’est bouleversant.

A aucun moment l’équipe ne trahit l’œuvre de Pinter. Avec ses allures de vaudeville  dépourvu des dimensions du boulevard et sans toutefois contenir tous les codes de ce genre bien spécifique, Trahisons nous plonge dans les méandres d’un triangle amoureux où toutes les relations deviennent un immense champ de bataille d’où le spectateur extrait des bribes  d’explications, jusqu’à revenir à l’origine de ces rapports humains dévastés. La représentation regroupe tous les ingrédients d’un grand succès à l’heure où sonne la rentrée théâtrale.


Trahisons

Texte : Harold Pinter

Mise en scène : Christophe Gand

Distribution : Gaëlle Billaut-Danno (Emma), François Feroleto (Robert), Yannick Laurent (Jerry) et Vincent Arfa

Durée : 1h30

  • Du 23 août au 8 octobre 2017

Du mardi au samedi à 21h00 et le dimanche à 18h00

Lieu : Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34 ou http://www.lucernaire.fr

 

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