Olivier Maille : « On vit dans un pays libre où les gens peuvent s’expliquer »

Olivier Maille est auteur-acteur mais possède plusieurs cordes à son arc. Sa réputation dans le domaine de la comédie n’est plus à démontrer. En revanche, Avignon ne l’attendait pas avec une production d’un tout autre genre. Avec Chats noirs, souris blanches, il plonge le spectateur au creux d’une plantation dans la Louisiane de 1863 avec une sensibilité touchante. Nous avons rencontrés l’auteur de cette belle histoire qui a positivement surpris les festivaliers.

Olivier Maille © D.R
Olivier Maille © D.R

Bonjour Olivier. Peux-tu te présenter et nous dire qui tu es pour commencer cet entretien ?

Difficile exercice. Je suis un ancien avocat. J’ai exercé cette profession jusqu’en 2006, à la grande joie de mes parents. J’y ai renoncé pour me consacrer à ma passion : l’écriture et la mise en scène de pièces. J’ai débuté par la comédie, peut-être par pudeur. Je continue à en écrire mais j’aime écrire autre chose, raconter d’autres histoires. Ma passion c’est raconter des histoires. A part cela, je joue aussi. Cette année, ça me manque de ne pas jouer au Festival d’Avignon mais ce n’est que partie remise. L’année prochaine, je jouerai dans une nouvelle création qui s’appellera Tout là-haut dans les étoiles.

Comment est né le projet Chats noirs, souris blanches ?

Le projet est né il y a deux ans. Je n’étais pas venu faire le festival mais j’avais deux pièces programmées. Mon régisseur, Swan, qui est aussi mon ami d’enfance, me dit « tu devrais écrire de la musique dedans, ce serait sympa ». J’ai dit que oui, pourquoi pas. A l’époque, je montais une comédie. J’ai reçu le CD d’un comédien noir et j’ai eu le réflexe de me dire que je ne cherchais pas de rôle pour un noir. En y regardant de plus près, je me suis dit que ça pourrait très bien être un noir alors que dans ma tête, j’avais identifié ce rôle pour un blanc, comme si le noir était un critère de distinction absolue. Je voulais savoir d’où cela venait, cette habitude de penser comme tout le monde que chacun doit rester à sa place. J’ai donc voulu écrire ça et dépasser cette image. J’ai commencé à lire des livres sur la traite négrière dont  A bord du négrier, une histoire atlantique de la traite [ouvrage de Marcus Rediker, paru chez Points Seuil, ndlr]. Cela raconte comment les esclaves étaient amenés de la côte africaine à la côté américaine. C’était une traite terrible. Ils faisaient le chemin à pied, sur dix mille kilomètres avec un taux de mortalité de 95%. Ça m’a heurté. La pièce est née aussi de ma réflexion à me demander comment j’aurai réagi, quel homme j’aurai été, confronté à cette époque-là, avec un système et une autorité légitimes. Chats noirs, souris blanches, c’est une tranche de vie où je ne juge personne. Je ne voulais pas faire du pathos parce que ça a déjà été fait. Je ne suis pas là pour dénoncer. On sait que c’était une horreur. On essaye plutôt de trouver une histoire humaine à l’intérieur d’un drame. J’ai eu le retour d’un pro qui m’a dit « je n’ai pas trouvé ça assez dur, assez violent ». C’est un peu bizarre de me dire ça mais c’est bien : chacun sa sensibilité. Je trouve cela assez violent déjà mais cela correspond peut-être que l’idée qu’il avait lui du sujet. On va faire une tournée à la Réunion et en Guadeloupe. La cible dont j’avais le plus peur justement, ce sont les noirs. Est-ce qu’ils allaient dire « écoute, c’est un peu la récréation à l’intérieur de ta plantation » ? Mais finalement, ce sont eux qui nous prennent, qui nous programment. C’est déjà un souffle de soulagement pour moi de me dire que cette population là, elle a apprécié l’histoire que l’on a racontée. Et puis finalement, la pièce ne parle pas de l’esclavage mais d’humanité. On aurait pu parler du massacre juif, des croisades ou de n’importe quel massacre. C’est ça qui plait aux gens : on parle de l’humanité, de la compréhension. Il y a même une histoire d’amour, une histoire de frères, une histoire d’amitié. Je me rends compte de tout cela quand les gens nous en parlent. Ça fait plaisir !

La musique permet-elle de faire passer les messages d’une manière un peu moins frontale ?

Oui bien sûr. Ça décale un peu. C’est la création de Gérôme Gallo qui a fait un super travail. Je lui ai fait mon cahier des charges mais je ne pensais pas qu’il allait réussir. Finalement, il a réussi à 100%. Et après, j’ai orchestré avec lui. C’était un travail intéressant. Ça donne un résultat que les gens apprécient. Avec la musique, on arrive à émouvoir les gens en dix secondes alors qu’il faut un quart d’heure au théâtre pour provoquer de l’émotion. Il faut toute une opération. La musique, c’est juste émouvant, parce que c’est de la musique. Ce qui plait aux gens c’est que dans la pièce, il y a un équilibre plutôt réussi entre le message que l’on veut donner, l’émotion et le rire. On a réussi tous ensemble notre pari. C’est un travail de groupe. On va revenir encore plus forts l’année prochaine. Les prestations sont un peu différentes en fonction des jours parce qu’on n’a pas assez travaillé, parce que c’est une création et que l’on n’a pas encore assez éprouvé la pièce. Avignon, c’est un peu la jungle, il faut être ultra-performant. En venant tout le temps du festival, un spectateur ne peut en faire que 5%, soit environ 90 spectacles. On rattrape beaucoup de monde au tractage et avec le bouche-à-oreille mais il y a très peu de spontanés. Ça veut dire qu’il y a quelque chose qui fait peur dans la manière d’annoncer la pièce ou le sujet dont elle traite. Quand tu me disais avant de commencer l’interview que tu as été agréablement surprise par Chats noirs, souris blanches, ça veut dire qu’il y avait une peur de quelque chose au début. Nous allons un peu changer la communication l’an prochain : on va davantage insister sur la musique, le visuel et le fait que c’est une belle histoire que l’on raconte.

Pour une première création, c’est un beau succès non ?

Oui, tout le monde nous le dit. Je ne suis pas connu ici à Avignon, du moins pas dans ce milieu là. Je suis un acteur de comédies. On n’a pas de tête d’affiche, le sujet est difficile donc tout se cumule. Il fallait que nous ayons un très beau produit artistique, une belle parade aussi. Les gens chantent. Revenir une deuxième fois à Avignon, je pense que c’est une bonne chose parce qu’on reviendra avec une sorte de passif un peu positif. Mais globalement, nous sommes contents. Nous n’avons pas une grosse tournée mais elle sera intéressante. Elle passer en Guadeloupe, en Martinique et cinq-six dates aussi en métropole. C’est ce que je voulais. Je vais réussir à me rentabiliser sur la fin. C’est important aussi parce que je m’autoproduis.

C’est quoi ton rythme durant le Festival d’Avignon ?

Le matin, on se lève pour regarder un peu les pros qui sont venus la veille pour les rappeler. On fait la caisse sur ce spectacle et aussi sur Roméo moins Juliette. Après, je commence à prendre des rendez-vous pour l’année prochaine et j’ai un peu au tractage quand je peux. Cette année, je n’ai pas trop tracté. La dernière semaine, je commence à relâcher et à aller voir quelques spectacles pour profiter un peu des collègues.

As-tu des conseils de pièces à voir ?

Je n’ai pas encoure vu beaucoup de choses mais on m’a dit que Nicolas était très bien dans l’Abbé Pierre. Lui et moi, on a un peu le même parcours, on vient tous les deux de la comédie.

Selon toi, quel rôle joue le spectacle vivant dans notre société actuelle ?

C’est Aristote qui disait, dans la Poétique, le premier livre d’essai de l’écriture dramaturgique du théâtre, que le théâtre vient d’un besoin un peu irrationnel des gens de s’imiter entre eux, comme des singes. Tu sais que tout est faux mais tu te laisses cueillir par une pièce. Quand tu vas voir Chats noirs, souris blanches, tu sais que tu n’es pas en Louisiane mais à un moment donné, tu te crois en Louisiane. C’est irrationnel. C’est humain. Il y a donc un rôle social. Les gens ne se rendent pas compte du symbole de la culture mais c’est la contestation, ce sont les idées. Il y a un auteur, Pierre Bayart, qui dit qu’il faudrait aussi un ministère de la littérature. Le théâtre permet de ne pas avoir une pensée unique. Je pense que c’est cela d’abord l’apport du théâtre et du spectacle vivant. C’est plus fort qu’au cinéma parce que les gens, au théâtre, tu les as en face de toi, en chair et en os. Ils sont là, ils ne peuvent pas tricher. Ils sentent le public et si la pièce tient ou pas. On est des bactéries sociologiques. Dans la République, toutes les tyrannies fonctionnent sur l’absence de la liberté d’expression qui passe d’abord par le théâtre. Les gens viennent voir. On peut contester les choses. On vit dans un pays libre où les gens peuvent s’expliquer. Pour l’instant, il n’existe pas de préfecture où l’on doit d’abord avoir l’autorisation de jouer un spectacle. Ça parait bête mais on oublie que dans certains pays, Chine, Russie…, c’est plus compliqué. Museler le spectacle vivant, museler la culture, c’est museler la liberté. Emmanuel Macron a dit que la colonisation était un crime contre l’humanité. Personne ne peut contester ça. Sauf que l’on a un peu l’impression que c’est honteux à dire. L’holocauste, ce sont les Allemands qui l’ont fait, avec de temps en temps la complicité des français, volontaires ou involontaires mais si on commence à dire que la colonisation est un vrai crime contre l’humanité, ça fait mal. Mais ça fait partie de l’histoire, c’est comme ça. La France, l’Espagne, le Portugal et l’Angleterre ont été les quatre plus gros colonisateurs du monde. Aujourd’hui, nous vivons avec les valeurs universelles des Droits de l’Homme mais en 1863, ils n’étaient pas là-dedans !

Et après Avignon ?

J’ai quatre-cinq créations qui vont partir. Y’en a qui vont venir à Avignon l’an prochain mais je ne produis pas donc je suis très content. Plus je fais ça et mieux je me porte. J’ai aussi des projets à la rentrée. J’ai à finir l’écriture de ma nouvelle pièce et je suis embauché par trois-quatre productions pour écrire d’autres projets. Mais je ne vais pas faire que des pièces comme Chats noirs, souris blanches. J’aime bien aussi m’amuser, raconter d’autres histoires. Il n’y a pas non plus de hiérarchies dans les histoires. Au théâtre, le divertissement est aussi important que la réflexion. Et d’ailleurs, quand on arrive à faire les deux, c’est que l’on a réussi. C’est pour cela que dans Chats noirs, souris blanches, je voulais qu’il y ait du rire, que les spectateurs ne soient pas traumatisés de ce spectacle. Je ne ferai jamais un spectacle traumatisant. Dans un ou deux ans, j’ai envie d’écrire sur les sans-papiers. Je ne sais pas encore trop comment mais c’est un sujet qui m’inspire. J’ai envie de raconter une belle histoire comme ça aussi. Et après, tu as le côté exploitation de tout ça. Dans le métro parisien, tu as des mecs qui font semblant d’être Syriens, c’est incroyable ! Mais les gens font ce qu’ils peuvent pour survivre. Le théâtre permet de rigoler, de souffler un peu. C’est comme une parenthèse. Le plus beau compliment que l’on ait eu c’est de dire que les gens ont eu besoin de deux trois heures pour sortir de la pièce. C’est intéressant.

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