Jeanne Feydel : « Je me sens frustrée de ne pas aller plus loin dans le jeu »

Jeanne n’est pas seulement l’une des actrices de l’Ile aux esclaves de Marivaux. Elle a aussi monté son spectacle Fragments d’elle, qu’elle présente également au Festival OFF d’Avignon 2017 comme une expérience enrichissante dont elle en sort grandie. Nous avons rencontré la jeune femme à la maison Jean Vilar pour qu’elle puisse nous parler de ses attentes mais aussi de son amour pour la scène et l’écriture.

Jeanne Feydel © Sabine Pigalle
Jeanne Feydel © Sabine Pigalle

Qui es-tu Jeanne ? D’où viens-tu et quel est ton parcours ?

Je suis bretonne. Après une année de fac en anglais-chinois, je suis montée à Paris. Pendant mes études, au bout d’un an, je me suis dit « merde, qu’est-ce que je fais là ? ». J’ai passé un an enfermée dans ma chambre à lire du théâtre et à me dire « fais quelque chose de ta vie, quelque chose qui te passionne ». J’étais davantage attirée par la danse et la musique. J’ai découvert le théâtre en lecture au départ et je me suis dit « pourquoi ne pas faire un stage à Paris et voir ce que ça donne ». Le stage a été une révélation, le coup de choc ! J’ai retrouvé la danse, la musique, les grands auteurs, la parole ! Du coup, j’ai trouvé une formation. A côté, je bossais en restauration pendant un an pour me payer mes cours de l’année d’après. Ensuite, je faisais école la journée et serveuse le soir. A un moment donné, je n’ai pas tenu le coup parce que j’étais dans une formation très rude physiquement, où il fallait des sportifs de haut niveau. Il fallait que je fasse un choix. J’ai été voir mes patrons et je leur ai dit que le métier de serveuse c’était vraiment alimentaire mais que j’avais envie de jouer. Ils ont accepté de me laisser partir en bon terme, ce qui m’a permis de finir ma formation et d’aller jusqu’au bout. C’est dans cette formation que j’ai rencontré Jimmy Lanoë. Il était aussi de Bretagne, d’origine Malgache, adopté et a vécu en Orient. On a décidé de monter une compagnie : Les Presqu’Ils. Ensemble, on a monté Ile (Variations) de Dominique Chryssoulis. C’est un texte contemporain que nous avons joué pendant un an et demi en Bretagne, un peu dans le sud de la France et en région parisienne mais pas à Paris parce qu’on sait qu’il faut du soutien financier, assez important, et c’est ce que nous n’avions pas à l’époque. Après cela, je me suis plus dirigée vers les courts et les longs métrages, mais indépendants, et Jimmy dans la musique. A un moment donné, j’étais un peu entre deux. J’ai donc participé à un autre cours en attendant. J’y ai rencontré des personnes très intéressantes, dont la Troupe du Bon Air qui a eu l’idée, l’été dernier, de monter l’Ile aux Esclaves. J’ai fait avec eux mon premier Avignon en tant que comédienne. En tant que public, l’an dernier, je n’ai vu que des seul-en-scène, des one-man show… Sans le vouloir vraiment, cela faisait deux ans que je réfléchissais à faire quelque chose. Et dans le train du retour : déclic ! J’écris depuis toujours mais il me manquait le fil rouge. Je me suis mise à écrire vers le mois de novembre mais ça c’est vraiment fait au début de l’année 2017 où j’ai fait la rencontre d’un homme qui a proposé de me produire. Du coup, ça a été très vite et me voici à Avignon avec Fragments d’elle. C’est une première création, encore en rodage. Il y a encore beaucoup de travail derrière, ce qui est prévu pour le mois de septembre, parce que là c’est vraiment un premier jet. J’ai voulu faire cet Avignon quand même parce que ça me semblait intéressant de venir et de rencontrer un premier public avec ce qui est fait, même si ce n’est pas abouti. Ainsi, je pourrai revenir l’année prochaine, beaucoup plus forte et solide.

Justement, nous arrivons en fin de Festival. Sur quoi vas-tu t’appuyer pour retravailler ton spectacle ?

Il est prévu un travail à la table d’écriture en septembre puis vers décembre-janvier, un petit théâtre à Paris pour pouvoir le jouer et si tout va bien, Avignon l’année prochaine. J’ai été vite sur l’écriture. Comme le nom l’indique, ce sont des fragments d’elle, des fragments de vie que j’ai souhaité fragmentés ainsi mais je pense que l’on peut perdre un peu le fil. Je voudrais vraiment appuyer sur cette traversée, trouver le sujet, le lien, savoir ce que je raconte réellement plutôt que de faire des tableaux, des bribes comme ça qui peuvent, un moment donné, perdre le public et ne pas rentrer en profondeur dans le personnage. Ça, je m’en rends bien compte. J’ai vraiment hâte de retoucher ça parce que ça a été tellement vite que je me sens frustrée de ne pas aller plus loin dans le jeu. Mais je sais de quoi je suis capable et ça va aller plus loin que ça ! Cependant, c’est une première expérience géniale. Les personnes qui viennent me voir voient le potentiel et c’est ça le principal. Ils s’y retrouvent quand même d’une certaine manière. A la fin du spectacle, des gens me disent « je me suis vue, j’ai vu ma mère, j’ai vu ma fille ». Cela me touche. Je suis ravie de la rencontre avec le public.

C’est quoi ton rythme à Avignon ? As-tu le temps de revenir sur des fragments d’écriture ?

On va dire que je prends des notes. Ce sont des phrases qui me sortent comme ça mais il faut vraiment que je prenne du recul, pouvoir me poser. Ici, il y a une émulsion, une énergie vraiment vive qui fait que c’est très dur de modifier maintenant le texte. En plus, je joue le matin aussi donc c’est un rythme assez enlevé. Entre flyer, afficher et jouer le soir, on va dire que je garde ce format là jusqu’à la fin en essayant toujours d’aller plus loin, de travailler des choses mais le plus gros du travail se fera vraiment après Avignon.

Tu connaissais Avignon en tant que spectatrice. Comment perçois-tu le Festival en tant que comédienne ?

La première fois, c’est là où tu te dis si c’est ta place ou pas. Il y a aussi une certaine énergie qu’on ne ressent pas quand on est spectateur mais quand on joue, il y a une certaine pression parce qu’il y a tellement de spectacles. Par contre, que tu aies dix ou quarante personnes, il y a cette même bienveillance, une bonne énergie très respectueuse. J’aime cela. C’est critique dans le bon sens. Il y a aussi un échange hyper intéressant avec le public. Ils sont curieux même s’ils ont déjà leur programmation pour la plupart. Je faisais pareil. En tant que comédienne, pour le Festival, il faut être préparé physiquement parce que c’est très dense mais c’est génial comme expérience. On est déjà en train de voir pour l’année prochaine des endroits qui peuvent mieux correspondre au spectacle, plus adéquat dirons-nous. Ça se fait maintenant apparemment.

Tu arrives au bout de ta première expérience en tant que comédienne au Festival. Quel est ton bilan ? Que garderas-tu et au contraire, que changeras-tu l’an prochain ?

Je changerai l’horaire. J’aimerai bien jouer plutôt vers 18h, ce serait chouette parce que 20h c’est compliqué. Je n’ai pas de tête d’affiche, de spectacle que l’on prévoit pour la soirée. Je reverrai la gestion du planning, du flyage, de l’affichage parce que les premiers jours, on voulait être à fond toute la journée et en fait, j’étais dans la rue du matin au soir et j’arrivais fatiguée au spectacle. Au bout de trois jours, je me suis dit « Jeanne, tu n’es pas une super woman, ça ne va pas le faire du tout ! » [rires]. J’aime bien flyer le midi, quand les gens sont à table, parce qu’ils ont le temps de t’écouter, c’est très agréable. Le matin, au petit déjeuner, il y a moins de monde. Ils sont beaucoup plus à l’écoute, plus disponibles. L’après-midi, c’est le plein. Il faut le faire aussi mais ça m’intéresse moins. J’aime mieux discuter un peu et être avec l’autre. C’est ça qui est chouette. Donc oui, je changerai cela et puis j’essayerai d’être à Avignon dès le départ parce que les deux premières semaines, nous n’étions pas sur place et ça aussi c’était un peu compliqué. Si je voulais me reposer une heure l’après-midi, il fallait que je prenne deux heures, le temps de rentrer et de revenir en train. C’est aussi un rythme épuisant. Là, je suis vers la place des Carmes, c’est beaucoup plus simple. Tu peux te reposer une demi-heure et repartir. C’est un confort. Avignon, c’est trois semaines, il faut y être à fond ! Il faut donc s’y prendre tôt mais nous, on s’y est pris tard [rires].

Dans quel état d’esprit es-tu pour aborder les derniers jours ?

Je suis dans un super bon état d’esprit. J’ai fait un petit bilan des deux premières semaines. Première expérience juste top. Une écoute et un partage : super ! Je suis dans un état d’esprit ultra-motivé et je suis pleine d’envies à faire quelque chose de très solide l’année prochaine. Et ça, si je ne l’avais pas fait, je n’aurai pas eu cette envie d’aller encore plus loin, d’être en recherche sans arrêt, à expérimenter le travail.

As-tu le temps d’aller voir d’autres spectacles ?

Très peu car le rythme est trop élevé. La dernière semaine, je m’autorise à aller voir quelques spectacles. Y’en a trois-quatre que je me garde en réserve pour la fin [rires].

Quel type de spectatrice es-tu ?

Je suis ultra-ouverte. Je vois tout. J’aime beaucoup les choses contemporaines évidemment mais les classiques aussi. Comme metteur en scène, j’aime beaucoup Wajdi Mouawad. Je le suis depuis quelques années. Il dirige le Théâtre de la Colline. Je suis juste à côté. Il a des mises en scène juste ouf ! J’aime beaucoup comment il fait travailler ses comédiens et j’aime ses supports aussi. Je suis capable d’aller voir du Feydeau, du Molière… Je voudrais aller voir Irina Brook. Son Dom Juan et les clowns m’intrigue beaucoup. Mais je vais voir aussi Mémé Casse-Bonbons que j’adore. Je suis très ouverte dans mes choix. Je privilégie plus la danse et le théâtre que la musique. L’an dernier j’allais au Petit Louvre car ce sont souvent des spectacles très complets avec des comédiens qui jouent, dansent, chantent. Je trouve ça génial. C’est du spectacle bluffant qui t’emporte souvent loin. Les comédiens complets me plaisent beaucoup.

Quels sont tes projets après Avignon ?

Je vais donc retravailler l’écriture du spectacle et continuer les cours de danse. Je pense aussi prendre des cours de chant et d’anglais. Il y a des petites choses de prévu face caméra donc il faut que je perfectionne mon anglais. L’agenda va être bien plein. Mais avant, quand même un peu de vacances et en septembre, on réattaque fort !

On te retrouve l’an prochain à Avignon ?

Oui ! On rejouera l’Ile aux esclaves au même endroit je pense et Fragments d’elle mais je vois en ce moment pour savoir où. C’est pour ça aussi que j’ai envie d’aller dans plusieurs théâtres, pour voir les configurations parce que ça dépend tellement de ce que tu joues. Je suis allée au Théâtre des Amants. C’est un très beau petit théâtre, avec de la pierre. Il y a un petit escalier qui descend. Y’a vraiment moyen de faire un truc sympa mais pour moi c’est impossible. J’ai un ami qui m’a dit d’y aller pour voir car pour mon spectacle ce serait parfait mais pas du tout ! J’adore le lieu mais il y a un écran et ce n’est pas adapté à ce que je veux faire. Pas pour ce spectacle-là mais pour d’autres, bien sûr !

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