Médée Kali : une louve sans faiblesse

Laurent Gaudé, prix Goncourt des lycéens et prix des libraires avec La Mort du roi Tsongor en 2003, s’attaque à la triple figure de Médée, Gorgo la Gorgonne et Kali à travers une errance en Inde, berceau de son drame, de ses souffrances, de sa colère. Dans un seule-en-scène captivant et hypnotisant, nous recevons la parole d’une femme, d’une mère, d’un être coupable qui apprend à vivre avec ses actes en invoquant les sources sourdes de son existence.

Médée Kali © Thomas Journot
Médée Kali © Thomas Journot

Médée est une magicienne. Née en Colchide, elle a tout sacrifié pour Jason. Répudiée, trahie et abandonnée par ce dernier, elle a assoiffé sa vengeance en tuant ses propres enfants. Kali, elle, est une déesse hindouiste qui a en charge, comme un ministère sacré, la préservation, la transformation et la destruction. Au centre, il y a Gorgo, la Gorgone, une créature fantastique qui a le pouvoir de pétrifier quiconque la regardera. Ces trois figures se mêlent, se fondent et se confondent dans un même corps, celui d’Emilie Faucheux qui incarne cette mère aux mains de sang qui danse comme le serpent en nous livrant sa parole, son histoire, sa douleur. Il y a ce désir naissant, sauvage et brûlant. Médée Kali se consume, s’enflamme, frémit, revient à la raison puis sombre à nouveau avec fulgurance. Elle suscite autant la peur que l’admiration. C’est saisissant.

« Un frisson parcourt la pierre ». La contrebasse, dans un coin de plateau, joue des notes délicates. L’éclairage progressif et atténué met en lumière le visage surmonté d’un masque de sang et les mains rougies de Médée. Assise sur une chaise, un justaucorps couleur chair compresse sa poitrine tandis que des pointes de danseuses compriment ses pieds. D’une voix posée et assurée, dans une forme de quiétude saisissante, elle se livre dans un souffle, dans un murmure : « Je sens cet espoir qui émane de la pierre, mes hommes, mes statues ». Les mots sont scandés puis transcendés. Par la parole, elle remonte le cours du temps pour « revenir à l’endroit où le sang a coulé ». Alors, elle raconte d’où elle vient mais aussi ces nuits d’orgies où elle aurait pu mourir de volupté, ses pensées de lapidation à l’origine de la vénération dont elle est victime. Alors, elle a quitté le Gange, trouvé Jason et dès lors, plus rien n’existait : « Je suis née sous ses yeux ».

Tout dans la mise en scène et la scénographie confère à une poésie mystérieuse. Les détails mêlent les mythes, les temps, les sources. Médée, danseuse indienne, plante ici ses pointes de ballerine comme des poignards. C’est une autre culture, plus occidentale, mais cela fait sens. Emilie Faucheux, a pour le spectateur ce regard qui nous absorbe. Des yeux prêts à ce que l’on puisse s’y noyer. Elle nous pétrifie, nous ensorcelle, nous captive. Son corps, sa voix se coulent dans la musique. Elle exerce une forme de séduction sur le public qu’elle scrute, dévisage, capture d’un regard profond. Nous sommes pris dans une étreinte sacrée dans le déluge de la nuit. Le texte est fort et nous est offert grâce à une interprétation magistrale qui habite totalement ce personnage. Sa folie d’amour nous serre la gorge tandis que sa voix vengeresse se fait plus dure, plus enragée. Elle « met le feu » à ce qui fut sa vie.

La déesse revient chez elle et danse sous la lune. Le texte nous emporte jusqu’à des endroits où nous n’avons plus pied. « Je vais te perdre pour que tu aies besoin de moi » dit-elle. Ce soir-là, à aucun moment elle ne nous aura égarés et pourtant, nous osons venir, la suivre, sans faillir. La guerrière inhumaine, enragée, nous envahit. Son récit terrifiant, l’abandon qui la ronge sans permettre de placer assez de distance avec ce qui la brûle de l’intérieur, dans toute la splendeur de son horreur, nous cueille intensément. Emilie Faucheux nous fait le don de « l’apaisement et de l’oubli à jamais » dans une beauté chancelante qui fait crépiter le sol sous ses mots. L’interprétation, noble et généreuse, justement dosée, permet à l’émotion d’éclore comme une rose et demeure impérissable jusqu’au dernier mot, au dernier souffle.


Médée Kali

Texte : Laurent Gaudé

Mise en scène et interprétation : Emilie Faucheux

Durée : 1h00

  • Du 7au 30 juillet à 22h00

dans le cadre du Festival d’Avignon OFF 2017

Lieu : Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, 84000 Avignon

Réservations : 04 32 74 18 54

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