Tichèlbè / Sans Repères / Figninto – L’œil troué : focus danse subsaharienne

La danse est un patrimoine en perpétuel mouvement. Pour son focus sur l’Afrique Subsaharienne, Olivier Py a programmé au Festival d’Avignon 2017 trois pièces transmises à la nouvelle génération. Elles ont toutes marqué Danse l’Afrique danse, des rencontres chorégraphiques itinérantes organisés sur le continent. Remontées pour l’occasion, elles se redécouvrent au cœur d’un voyage corporel comme on fait un retour dans le temps en suivant le fil de la mémoire.

Saluts du Focus Danse © SBJ
Saluts du Focus Danse © SBJ

Il y a d’abord la pièce Tichèlbè, présentée quinze ans après sa création par la danseuse et chorégraphe haïtienne Kettly Noël. Tout commence lorsqu’Oumaïma Manaï entre en scène. Elle est seule et se lance dans une lutte invisible avant de superposer des soutiens-gorge comme pour souligner une féminité entravée. Craintive, elle évolue sur un plateau dans une demi-pénombre. Arrive alors Ibrahima Camara qui la fait fuir, la poursuit. C’est un jeu sur les rapports humains qui commence sur une musique grinçante puis très vite entêtante. Leur duo met en exergue la violence d’une parade de séduction, reflet des relations amoureuses conflictuelles en tout lieu et toute époque, sitôt que des sentiments entrent en ligne de compte. Il y a la peur d’aller à la rencontre de l’autre qui s’immisce au creux d’une chorégraphie puissante qui célèbre une forme de triomphe de la femme sur son angoisse de se retrouver face à l’Homme. Elle peut alors retirer un à un les sous-vêtements qu’elle avait superposés : elle n’a plus besoin d’artifice pour se rassurer.

Tichèlbè © Christophe Raynaud de Lage
Tichèlbè © Christophe Raynaud de Lage

Remontons encore un peu plus le fil du temps. Nous voici en 1999. Sans repères, la pièce emblématique de Béatrice Combé, « danseuse exceptionnelle qui vivait son art comme un engagement total » voit le jour. Deux décennies plus tard, Nadia Beugré et Nina Kipré remontent ce spectacle, toujours aussi actuel que par le passé, et font revivre l’âme de la chorégraphe disparue en 2017 avec la délicatesse d’un hommage réussi. L’ombre d’un chapeau de sorcière est projeté sur le mur côté cour. Dans un silence complet, des mains se tordent et un corps s’avance en ondulant. Puis elles sont deux comme prises d’un sommeil agité. Elles s’agitent, se malmènent. Les portés sont saisissants, la chorégraphie éblouissante, tantôt double, tantôt miroir, tantôt dissociation. La musique anxiogène avec des cris de bébés enveloppe les quatre inquiétantes silhouettes au chapeau pointu qui n’ont décidément rien de bonnes fées marraines. Dans une gestuelle de sortilèges, elles déploient une énergie libératrice et enchaînent les ambiances dans une forme de fureur. Cela dure jusqu’à ce que deux d’entre elles se recouvrent de boue, que l’une soit en transe et l’autre face au mur. Bouleversant !

Sans repères
Sans repères © Christophe Raynaud de Lage

Revenons maintenant en 1997 avec la pièce Figninto – L’œil troué de Seydou Boro et Salia Sanou qui revient sur la condition de l’homme. L’un est accroupi dans un cercle de lumière, en fond de scène. Un autre est dans la même position, dans sa diagonale, au premier plan. Il n’y a pas de musique. Chacun reste emprisonné dans son espace délimité. Le silence les consume puis une mélodie retentit quand ils échangent leur sphère lumineuse. L’évolution se fait lorsqu’ils partagent le même lopin de lumière. Enfin, le plateau entier leur appartient, comme le monde s’ouvrant à leur bras trop courts. Dans une lutte désespérée, la musique se déroule, entrecoupée de longs silences pendant lesquels les duos se forment. Tee-shirts sur les yeux, les deux hommes, aveuglés, se guident, se heurtent, se portent, se soutiennent. C’est puissant ! Un troisième homme, voyant, entre alors. Sa musculature apparente, il se fait rosser comme un esclave. Les voilà désormais tous les trois cloués au sol par une force extérieure invisible. Puis le sable vient écouler le temps qui passe dans un tableau tribal, ancestral, au son des tam-tams. La fulgurance de la pièce s’achève par une apothéose émotionnelle très forte.

Figninto - L'oeil troué © Christophe Raynaud de Lage

Trois spectacles, trois chorégraphes, trois intentions pour un seul focus. Au bout du compte, nous assistons à trois pièces mémorables qui traduisent la vulnérabilité de l’Homme face au monde avec pour seul horizon la danse à travers le temps.


Tichèlbè

Chorégraphie, scénographie et costumes : Kettly Noël

Musique : Louise et Patrick Marty

Lumière : Samuel Dosière

Avec : Ibrahima Camara et Oumaïma Manaï

 

Sans repères

Chorégraphie : Béatrice Kombé, reprise par Nadia Beugré et Nina Kipré

Musique, scénographie et costumes : Béatrice Kombé

Lumière : Camara Abdel Marc

Avec : Gbahi Rachelle Goualy, Désirée Larissa Koffi, Eloi Hortence N’Da et Yvonne Binta T. N’Da

 

Figninto – L’œil troué

Chorégraphie : Seydou Boro et Salia Sanou

Musique : Dramane Diabaté, Hughes Germain et Tim Winsey

Scénographie : Issa Ouédraogo

Avec : Ousséni Dabare, Jean Robert Kiki Koudogbo et Ibrahim Zongo

  • Du 9 au 15 juillet à 15h

dans le cadre du Festival d’Avignon

Lieu : Théâtre Benoît XII

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