Antigone : apaiser les esprits

Pour ouvrir la 71ème édition du Festival d’Avignon, le metteur en scène japonais Satoshi Miyagi a été invité à présenter dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes sa vision d’Antigone, dans un théâtre d’ombres où les rites grecs se mêlent aux traditions japonaises pour un résultat serein, apaisant, dans une eau peu profonde où les vivants se font happer par la mort. Le résultat est bluffant et donne à s’imprégner autrement du mythe d’Antigone.

Antigone de Sophocle par Satoshi Miyagi © Christophe Raynaud de Lage
Antigone de Sophocle par Satoshi Miyagi © Christophe Raynaud de Lage

Etéocle et Polynice, fils d’Oedipe et de Jocaste, se sont entretués. Leur oncle, Créon, roi de Thèbes, se comporte en dirigeant tyrannique et promulgue une terrible loi à la saveur d’une effroyable sentence : il interdit à quiconque, sous peine de mort, de rendre à Polynice, jugé le méchant dans ce duel, les honneurs funèbres qui lui revenaient. Il n’aura donc pas le droit à une sépulture ni à un adieu décent. Cependant, Antigone ne l’entend pas ainsi. Promise à Hémon, fils de Créon, elle entreprend de suivre la loi des Dieux et non celle de l’Homme. Coûte que coûte, elle s’impose le devoir d’enterrer son frère, peu importe si c’est la mort qui l’attend au bout du chemin.

Quand le public s’installe, certains interprètes sont déjà présents sur le plateau, se déplaçant lentement dans l’eau, enveloppés dans des drapés blancs à la transparence délicate doublée de la légèreté d’un voile, une bougie allumée, à la flamme vacillante, dans les mains. Ils zigzaguent entre les rochers. Cela nous fait penser à des statues mouvantes dans un temple ancien. En fond de scène, les instruments sont alignés. La représentation débute par un petit résumé de la tragédie, en français, sous les chaleureux encouragements du public. C’est vivant et très drôle puis le sérieux reprend le dessus. Le plateau, recouvert d’une eau peu profonde, symbolise l’Achéron, ce fleuve qui coule dans la demeure d’Hadès, aux Enfers. C’est la frontière matérialisée entre le monde des vivants et l’au-delà. C’est ici qu’un moine bouddhiste naviguera sur son radeau de fortune pour distribuer les rôles en remettant quelques accessoires aux interprètes. Il reviendra à la toute fin, tel Charon, pour déposer à la surface les âmes des morts sous la forme de lanternes lumineuses, dérivant au fil de l’eau dans un silence complet.

Notre traversée est amorcée. C’est dans une esthétique démente et presque irréelle que nous allons redécouvrir la résistance d’Antigone, son affrontement du tyrannique roi. Certes le combat politique est dilué au profit de la poésie et des images mais l’essentiel est là, revu à la sauce japonaise, d’une zénitude exemplaire. Pourtant, tout Sophocle est là mais nous l’entendons autrement, inondé dans un cérémonial aux allures de rite ancestral et funèbre. Le voile magique qui recouvre la représentation finit par s’évaporer pour laisser poindre l’émotion. L’actrice Micari, qui est le corps d’Antigone, est captivante. Malgré la voix, qui se fait entendre à un endroit différent du plateau, nous revenons toujours à fixer sa présence physique, à guetter la moindre expression sur son visage blanchi et impassible.

Satoshi Miyagi choisit d’offrir au public une rencontre étonnante entre rites grecs et traditions japonaises. Il en résulte un théâtre serein, apaisant, baigné d’images et d’ombres où les voix sont dissociées des corps. La nuit est tombée sur la cour d’honneur du Palais des Papes et le mur sert d’espace de jeu au même titre que le plateau. La façade devient surface de projection où les gigantesques silhouettes noires sont comme des menaces constantes nous rappelant la tragédie inévitable, soulignée par la musique live, signée Hiroko Tanakawa, qui semble puiser dans l’inspiration du travail de Philip Glass. Le voyage s’achève par un torrent d’applaudissements. Une partie du public a chaviré et a eu la sensation, durant ces deux heures, de toucher la grâce et la beauté du bout des doigts. L’esprit apaisé et revigoré de tant de délicatesse venue de loin, chacun est reparti flottant sur son nuage, certains dénonçant la lenteur de la proposition et l’ennui qui peut en résulter, d’autres encensant le génie du metteur en scène japonais qui a su nous plonger dans une quiétude qui invite à la méditation. Dans tous les cas, Antigone a permis de rassembler et de faire le voyage au cœur d’un théâtre traditionnel japonais salvateur et apaisant les esprits. Cette soixante et onzième édition commence décidément très bien.


Antigone

Texte : Sophocle

Traduction : Shigetake Yaginuma

Mise en scène : Satoshi Miyagi

Assistanat à la mise en scène : Masaki Nakano

Musique : Hiroko Tanakawa

Scénographie : Junpei Kiz

Lumière : Koji Osako et masayuki Higuchi

Son : Hisanao Kato et Koji Makishima

Costumes : Kayo Takahashi

Distribution :

Antigone : Maki Honda / Micari

Créon : Abe / Kouichi Ohtaka

Ismène : Yuumi Sakakibara / Asuka Fuse

Hémon : Daisuke Wakana / Yoneji Ouchi

Tirésias : Soichiro Yoshiue / Takahiko Watanabe

Sentinelle : Tsuyoshi Kijima / Yoji Izumi

Moine : Tsuyoshi Kijima

Polynice : Keita Mishima

Etéocle : Morimasa Takeishi

Chœur : Ayako Terauchi, Fuyuko Moriyama, Haruka Miyagishima, Kenji Nagai, Mariko Suzuki, Miyuki Yamamoto, Moemi Ishii, Momoyo Tateno, Naomi Akamatsu, Ryo Yoshimi, Yu Sakurauchi, Yudai Makiyama, Yukio Kato, Yuya Daidomumon, Yuzu Sato

Durée : 1h45 en japonais surtitré en français

  • Du 6 au 12 juillet à 22h

dans le cadre du Festival d’Avignon

Lieu : Cour d’honneur du Palais des Papes

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