Phèdre : l’intimité d’un cœur

Pour la cinquième édition de son festival parisien, le Palazzetto Bru Zane a présenté, le lendemain de la soirée d’inauguration au Théâtre des Champs-Elysées avec La reine de Chypre d’Halévy, une adaptation de Benoît Dratwicki pour quatre chanteurs et dix instrumentalistes de la tragédie lyrique Phèdre de Jean-Baptiste Lemoyne dans une mise en scène de Marc Paquien. Déjà remarquée en avril au Théâtre de Caen, Phèdre a fait forte impression pour sa première au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris.

Phèdre, tragédie lyrique de Jean-Baptiste Lemoyne © Grégory Forestier
Phèdre, tragédie lyrique de Jean-Baptiste Lemoyne © Grégory Forestier

Euripide, Sénèque, Racine… se sont penchés sur le mythe de Phèdre. L’épouse du roi Thésée éprouve un amour criminel pour Hippolyte, son beau-fils. C’est ce qu’elle vient d’avouer à sa nourrice, Oenone, confidente impuissante de ce terrible secret. Ouvrant son cœur à l’objet de son désir ardent, elle se retrouve confrontée à un refus catégorique. Blessée au plus profond de son âme, elle accuse le jeune homme de viol et finira par se suicider. Après un peu de retard engendré par la remise du prix de la critique allemande du disque, les neuf carrés creusés dans la scène figurant une grande pierre tombale ont accueilli les dix instrumentistes du Concert de la Loge dont Julien Chauvin à la direction et au violon. Hippolyte est là, errant sur l’espace restant, un couteau à la main dont la lame étincelle dans les rayons de la lumière orchestrée par Dominique Bruguière. Le Théâtre des Bouffes du Nord est un sublime écrin pour les pièces intimistes où le texte se suffit à lui-même pour nous faire vivre une kyrielle d’émotions mais nous oublions trop souvent que le lieu, qui a une âme exceptionnelle, se prête aussi bien à un opéra tel que celui de Lemoyne revu par Benoît Dratwicki. Le drame a été resserré et ne dure qu’une heure et demi. Il ne fait intervenir que quatre personnages déambulant au milieu des musiciens du Concert de la Loge. L’adaptation minimaliste fait mouche et séduit inexorablement.

Au niveau vocal, le quatuor est impressionnant. Très proche du public, frôlant le premier rang du parterre, c’est entre générosité et retenue. A la fois brève et violente, l’œuvre offre une partition dramatique saisissante. La mort est partout et les chanteurs / acteurs errent sur le plateau dont le seul chemin les ramènent à la tombe. Judith Van Wanroij est une Phèdre agitée par les transports du désir qui détourne le regard d’Hippolyte pour mieux le fixer sur les spectateurs. Nous nous sentons concernés, impliqués, bien au-delà de simples témoins tacites. Sa voix est assurée, pleine et généreuse, idéale pour le rôle. Le son guttural du départ, dès son arrivée par le public, glisse progressivement vers des aigus lumineux. A ses côtés, Diana Axentii incarne la puissance vocale et la douceur scénique. Elle met son énergie au service d’Oenone. Ses gestes tendres, maternels et bienveillants envers les musiciens pleinement intégrés au dispositif dramaturgique, contrastent avec la force de sa voix, presque trop dosée pour l’intimité exigée par le lieu. Thomas Dolié est un Thésée émouvant et grandiose, possédant un organe volumineux et une attitude qui est celle de la violence. Il est époustouflant, et nous laisse un duo masculin incroyable. Il faut dire qu’Enguerrand de Hys n’est pas en reste dans cette brillante distribution. C’est un Hippolyte perdu, poignant dont chaque déplacement n’est que lenteur sublimée. Sa voix est teintée d’un désespoir qui nous étreint, nous touche, nous ramène à l’essentiel.

Avec Phèdre, « tout s’embellit au gré de nos désirs » et nous avions très envie de voir et d’entendre une version saisissante. Nos souhaits ont été exaucés et bien que sachant le sort des protagonistes principaux comme inévitable, nous nous laissons emportés par l’histoire, les notes et les émotions sincères qui se dégagent de la fusion des deux. Un très beau moment, singulier et pur, qui nous laisse la sensation d’une caresse sur une peau échauffée par le soleil.


Phèdre

dans le cadre du Festival Palazzetto Bru Zane à Paris

Tragédie lyrique en trois actes, créée à Fontainebleau le 26 octobre 1786

Compositeur : Jean-Baptiste Lemoyne

Livret : François-Benoît Hoffmann

Adaptation pour quatre chanteurs et dix instrumentistes : Benoît Dratwicki

Musiciens : Concert de la Loge

Direction musicale et violon : Julien Chauvin

Mise en scène : Marc Paquien

Distribution : Judith Van Wanroij (Phèdre), Diana Axentii (Oenone), Enguerrand de Hys (Hippolyte) et Thomas Dolié (Thésée)

Durée : 1h30

  • Du 8 au 11 juin 2017

             Jeudi et samedi à 20h30

             Dimanche à 17h

Lieu : Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis, boulevard de la Chapelle, 75010 Paris

Réservations : 01 46 07 34 50 ou www.bouffesdunord.com

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s