Je suis une erreur : autodestruction d’un être libre

Les rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis se sont ouvertes le 12 mai dernier et se poursuivent jusqu’au 17 juin prochain. C’est dans ce cadre que nous avons été à l’abordage de la péniche La Pop, amarrée au bassin de la Villette pour découvrir Je suis une erreur, monologue pour un fumeur invétéré, interprété avec brio par le québécois Jean-Sébastien Lourdais, mis en scène par Jean-Luc Terrade.

Jean-Sébastien Lourdais est une erreur © Pierre Panchenault
Jean-Sébastien Lourdais est une erreur © Pierre Panchenault

C’est avec une jauge limitée que la chorégraphie imaginée et interprétée par Jean-Sébastien Lourdais se donne pour deux représentations dans la cale de la péniche La Pop sous le soleil estivale de Paris. Après la chaleur extérieure, nous pénétrons dans ce lieu atypique et dès lors, une sensation oppressante nous saisit. Cela ne semble pas provenir des températures caniculaires doublées d’un air étouffant au bord du bassin de la Villette. Entassés contre les parois de la salle, les spectateurs s’observent tandis que les fumigènes dansent en silence et emplissent tout l’espace. Il est là, pieds nus, impassible, attendant. Puis il s’avance, nonchalant, scrutant le public d’un air désinvolte et le regard perdu dans le vague. Le bruit de ses expirations se fait entendre avant qu’un fin filet de bave ne vienne relier sa bouche au sol. Un organe qui ne tardera pas à s’exprimer : « je suis une erreur, parce que je n’appartiens pas à une race ».

C’est par ces mots que débute le monologue saisissant de Jean-Sébastien Lourdais dont une grande majorité des phrases débutera par « je suis une erreur parce que ». Parmi les justifications, nous trouverons « parce que je suis encore curieux », « parce que je suis mon propre ennemi héréditaire » ou encore « parce que je répète tout ». Le dos courbé, il se déplace dans la fumée diffuse dont il semble se nourrir. Des dizaines d’explications se succèdent tandis que, les yeux fermés, il laisse son corps tourbillonner comme s’il était devenu un air insaisissable. Torse nu, il s’allonge au sol en chien de fusil puis est aux prises d’un sommeil agité, témoin d’une activité cérébrale intense : l’insomnie le fait vivre « dans une tempête de rêves » qui viendrait télescoper une vague de cauchemars. Il tangue, se retourne, et finit par se dévoiler.

C’est alors que le solo d’un fumeur invétéré se fait réel. La cigarette est ce qui le tient en vie. Dans un souffle saccadé, rauque, il aborde ce qui l’anime dans l’acte de fumer, ce que cela procure à son corps, à ses sens, jusqu’aux secousses qu’il exprime dans une transe jouissive au cœur d’une danse organique. La cigarette l’accompagne dans tous les événements de sa vie, comme « une fidèle camarade dans les jours difficiles comme dans les jours meilleurs ». Le protagoniste se dit immortel mais il se consume, s’essouffle au fur et à mesure que l’air râle dans ses poumons : « le cynisme, je ne connais pas et l’ironie, c’est pour les lâches ».

Enfin, une voix off livre la fin d’un monologue incandescent comme la petite lueur rougeâtre qui vacille à l’extrémité d’une cigarette allumée. Le cancer de la gorge le condamne. Il sait qu’il va mourir et pourtant, il fume trop, beaucoup trop. Pourtant, il ne se laisse pas intimider par les médecins, sous peine de ne plus savoir comment vivre ou comment mourir. Ce plaisir qui essaye de le tuer est pourtant ce qui le rattache à la vie. Cette autodestruction est aussi celle de l’artiste, libre mais jugé marginal face à un monde contraignant dont seule la parole peut permettre de s’en extraire.

Dans le flou de la fumée, le portrait qui s’esquisse dans les inhalations opaques ressemble à un manifeste artistique, entre confession et litanie. Faire le choix de se détruire à petit feu pour survivre dans un monde conformiste est une décision qui peut sembler décalée ou contradictoire mais c’est sans aucun doute le chemin qu’empreinte la plupart des artistes, dans une démarche salvatrice et expressive comme celle que nous offre Jean-Sébastien Lourdais grâce à une parole qui devient mouvement dans un corps libre.


Je suis une erreur, monologue pour un fumeur invétéré

d’après Je suis une erreur de Jan Fabre

Mise en scène et scénographie : Jean-Luc Terrade

Chorégraphie et interprétation : Jean-Sébastien Lourdais

Durée : 30 minutes

  • Du 25 au 26 mai 2017 à 18h

dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

Lieu : La Pop, péniche amarrée au 32-34 quai de Loire, 75019 Paris

Réservations : 01 55 82 08 01 ou www.rencontreschoregraphiques.com

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