Nicht Schlafen : Alain Platel nous tient éveillés face au chaos du monde

Présenté en première française à la Biennale de la Danse de Lyon en 2016, Nicht Schlafen d’Alain Platel est parti en tournée sur la route du succès et s’apprête désormais à célébrer de la meilleure manière qu’il soit la réouverture de la MC93 de Bobigny le 23 mai prochain. Un événement à ne pas manquer qui met la musique de Gustav Mahler en mouvement et que nous avons eu la chance de voir en région il y a quelques mois.

nicht schlafen d'Alain Platel © Chris Van der Burght
Nicht Schlafen d’Alain Platel © Chris Van der Burght

C’est avec sa compagnie Les Ballets C de la B que le chorégraphe belge Alain Platel sonde les profondeurs de la tragédie humaine. Entouré par le compositeur Steven Prengels et Hildegard de Vuyst à la dramaturgie, il se lance dans une transe artistique aux paysages ravagés comme sur un champ de bataille, le tout dans un style sombre mais prodigieux. L’ensemble se fait sauvage, animal. Les vêtements sont mis en lambeaux dans une rage déconcertante. Le groupe se cherche du regard, se délite, se fuit avant de se rassembler. L’harmonie et la cohésion retrouvées ne le sont que de manière furtive. Les zombies robotiques d’Alain Platel envahissent à nouveau l’espace et se répandent comme des vautours qui déchiquettent leur proie où les corps violentés se font sublimes.

Du côté de la scénographie, nous avons deux murs à la toile déchirée. L’image viscérale est fulgurante, face à des corps athlétiques, ballotés dans la débâcle ambiante. Au centre, une dépouille animale et des bergers qui donnent l’impression de se recueillir comme au cœur d’une incantation au rythme du chant de la Terre. Le décor est une sorte de sculpture érigée par Berlinde De Bruyckere, exposée sur le plateau. L’esthétique est particulièrement soignée. On pense à Gericcho ou à d’autres artistes qui se sont emparés du chaos du monde pour le sublimer dans une beauté picturale. La grande esthétique qui est déployée est fascinante, captivante. Tout nous tient en éveil dans l’exultation des carcasses humaines. Nous pourrions voir le spectacle de nombreuses fois, il est fort à parier que nous n’y verrions jamais la même chose, le même sens, la même intention. Les neuf interprètes, huit hommes et une femme, cherchent à faire de leur individualité une force collective, une humanité un peu moins désarticulée.

Dans Nicht Schlafen, tout n’est que mouvement, de ceux qui empêchent de tourner en rond et surtout de ne pas dormir. Bien que cela semble parfois désordonné dans le chaos du monde qu’investissent les neuf danseurs, chaque plaie à vif s’exprime à travers une danse entre transe, combat et épuisement.  On y trouve la nervosité et l’agressivité d’une époque trouble menant à des tragédies humaines.  Les danseurs reprennent a capella Hör auf zu beben de Mahler mais s’éloignent aussi de cet univers qu’Alain Platel n’affectionne pas plus que cela. Des bruits d’animaux ou des chants divers entonnés par Boule Mpanya et Russell Tshiebua, présents sur le plateau, viennent ponctués la représentation, grâce aux compositions sonores de Steven Prengels. Puisant dans les entrailles des symphonies, le paysage sonore se fait souffle et gémissement. Tout devient beauté et émerveillement, naissances inattendues émanent du chaos exorcisé dans la nuit, lieu de tous les fantasmes.

Nicht Schlafen est une expérience puissante de toute la tragédie humaine et reste l’un des meilleurs spectacles de danse que nous ayons vus depuis un moment, salué unanimement par la critique. Monté comme un long poème empreint de la profondeur des compositions de Gustav Mahler, le spectacle est une claque qui nous laisse éveillés dans une époque inquiétante telle que celle que nous vivons aujourd’hui et qui n’est pas si éloignée de la période d’incertitudes et de tensions sociales qu’a connu le compositeur viennois qui inspire ici l’un des chorégraphes les plus talentueux de sa génération. Car au final, le seul conseil qui subsiste est celui de ne pas dormir pour lutter contre la barbarie ambiante.


Nicht Schlafen (Mahler Projekt)

Mise en scène : Alain Platel

Composition et direction musicale : Steven Prengels

Création et interprétation : Bérengère Bodin, Boule Mpanya, Dario Rigaglia, David Le Borgne, Elie Tass, Ido Batash, Romain Guion, Russell Tshiebua, Samir M’Kirech

Durée : 1h40

  • 28 mars 2017 à 20h30

Lieu : Grand Théâtre de la Maison de la Culture d’Amiens

  • Du 23 au 27 mai 2017

               Du mardi au vendredi à 20h00

               Samedi à 18h00

Lieu : Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72 ou www.mc93.com

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