Le Testament de Marie : le témoignage d’une mère

La dernière création de Deborah Warner, en coproduction avec la Comédie-Française et l’Odéon-Théâtre de l’Europe, était très attendue à Paris. Le Testament de Marie a été présenté pour la première fois à Broadway en mars 2013 puis à Londres l’année suivante avec. Cette fois, la pièce de Colm Tóibín est donnée en français avec Dominique Blanc, exceptionnelle, pour un seule-en-scène poignant qui redonne la parole à la mère de Jésus. 

Dominique Blanc est Marie, la mère de Jésus © Ruth Walz
Dominique Blanc est Marie, la mère de Jésus © Ruth Walz

Lorsque le public pénètre dans la salle, elle est déjà là, impassible et immobile, trônant au centre du plateau comme l’icône qu’elle est devenue. Dans une vitrine de Plexiglas, digne d’un mausolée, elle s’expose aux regards, dans une robe rouge surmontée d’un voile bleu pâle, un bouquet de fleurs posé sur ses genoux, semblable à une statue qui figerait sa parole dans le silence, à jamais. Les spectateurs du parterre sont invités à monter sur le plateau, comme s’ils entreprenaient un pèlerinage devant la Vierge Marie. Les fidèles la prennent en photo et gravent cette image de Madone, encadrée par de nombreuses bougies à la flamme vacillante. Une fois à nouveau seule dans la grotte, elle se lève, ôte sa coiffe et se débarrasse de son statut iconique. Femme tourmentée et mère torturée, son rapace sur le bras, à pas lents, elle arpente le plateau. Un écran très lumineux dissimule alors le sanctuaire, puis, en une fraction de seconde un voile nous sépare du plateau et brusquement, le noir engloutit la scène dans les ténèbres.

Lorsque la lumière se fit à nouveau, elle est là, face à nous, en tenue de tous les jours. La distance avec la Madone s’est estompée et Marie s’apprête à prendre la parole : « ils veulent que ce qui s’est passé vive à jamais ». Pour une fois, le récit nous parvient de son point de vue qui est celui d’une mère : « Je parle parce que je le dois. Voilà ce qui s’est passé. ». Elle revient sur Lazare, ressuscité par Jésus, mais surtout sur son fils et le chemin qui l’a mené à la crucifixion. En état de grâce, son rythme est calme, lancinant, puis tout s’accélère. Les tableaux forts se succèdent et la mise en tension va crescendo. Nous replongeons avec elle dans Jérusalem avec l’épisode de l’eau changée en vin mais déjà, la mort guette sa proie.

Captivés par ses mots et son émotion à fleur de peau, nous retenons notre souffle face à un récit aussi poignant. Dominique Blanc incarne une mère touchante, universelle, qui a beaucoup souffert, en silence et dans une profonde solitude. Sous une lumière crue, quasi clinique, elle se fait le nouveau témoin d’un océan de mystères. Son monologue, hautement plausible, prend vie dans une mise en scène rigoureuse. Tour à tour inquiète, agitée ou désespérée, elle habite parfaitement les paroles que lui prête Colm Tóibín, avec une retenue et un courage qui forcent l’admiration. Mais dès qu’elle nous fait revivre la scène du clouage de son fils sur la croix, nous n’y tenons plus : les larmes roulent sur nos joues comme des rochers se jetant dans la mer, dans un flot incessant, tandis que résonnent les bruits sourds des objets qu’elle renversent, accentuant ce cri d’amour étouffé comme un sanglot. Nous éprouvons avec elle la détresse d’une mère ravagée et anéantie par le chagrin d’avoir vu son fils unique mourir dans d’atroces souffrances, impuissante et dans l’incapacité de lui témoigner des gestes de réconfort et de consolation, hormis une présence maternelle doublée d’une tendresse infinie. Une vague émotionnelle nous submerge et nous emporte au creux d’un déchirant récit qui sonne comme un aveu : « Je veux rester avec lui jusqu’à ce qu’il meurt. ».

Vierge de toute exagération, la direction d’actrice de l’anglaise Deborah Warner est à la fois douce et sensible, tout en étant extrêmement minutieuse. Si, par la suite, la religion a fait de Marie une icône adorée et adulée à travers les âges mais elle n’en demeure pas moins mère et femme, incarnée par une comédienne des plus talentueuses de nos scènes françaises. Son humanité et son humilité nous transpercent le cœur. L’actrice fétiche du regretté Patrice Chéreau fait entendre une mère d’habitude cloîtrée dans le silence, sublimement, en levant le voile sur une partie du mystère entourant celui qui « collectionne les désaxés ». Sa sincérité nous désarme, jusqu’à ces derniers mots : « Il a sauvé le monde ? Je vais vous dire : ça n’en valait pas la peine » qui nous laissent hagards, noyés dans un torrent lacrymal au cœur d’une solitude extrême.

Le texte de l’irlandais Colm Tóibín, traduit en français par Anne Gibson, nous submerge jusqu’à en trembler et en pleurer. Cela n’aurait pu être possible sans l’interprétation majestueuse de Dominique Blanc, incroyable, dont l’aura talentueuse fait étinceler ce bijou scénique. Le miracle a eu lieu sur la scène de l’Odéon qui a offert ce soir-là un moment magnifique aux fidèles spectateurs, rare et précieux, par une comédienne époustouflante. Un spectacle frappé par la grâce divine qui donne une nouvelle et inédite version de l’histoire et qui saura marquer les cœurs et les esprits, peu importe leur confession et leur religion, par une performance scénique généreuse et sincère.


Le Testament de Marie

Texte : Colm Tóibín

Traduction : Anne Gibson

Mise en scène : Deborah Warner

Avec : Dominique Blanc (de la troupe de la Comédie-Française)

Durée : 1h20

  • Du 5 mai au 3 juin 2017

               Du mardi au samedi à 20h00

               Le dimanche à 15h

Lieu : Odéon – Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40 ou www.theatre-odeon.eu // 01 44 58 15 15 ou http://www.comedie-francaise.fr

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