Voicelessness : irréfutable preuve ?

C’est dans la très belle chapelle des Brigittines qu’Azade Shahmiri nous donne rendez-vous pour sa première participation au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles. Dans ce lieu à l’acoustique imparable et à la dimension mystique, elle nous amène à nous interroger sur nos voix dans Voicelessness, à mi-chemin entre le documentaire et la science-fiction. Son idée étrange de mettre en scène le futur nous a beaucoup émus et on vous dit pourquoi.

Shadi Karamroudi dans Voicelessness d'Azade Shahmiri © Roberta Cacciagla
Shadi Karamroudi dans Voicelessness d’Azade Shahmiri © Roberta Cacciagla

Sur le plateau baigné par l’obscurité, nous distinguons une banquette blanche. Soudain, une voix s’élève et nous interpelle sur les sons qui existent en dehors de nous, comme durant un écho répercuté en pleine montagne. Et puis nous la remarquons. Elle est là, assise. Elle s’apprête, en ce 11 décembre 2070, à fouiller dans le passé qui n’est autre que notre présent. A partir d’extraits vidéo et de fichiers audio, Nava Sepehri tente de faire la lumière sur la mort de son grand-père Yahya en interrogeant sa mère plongée dans le coma. Grâce à un appareil breveté, elle parvient à dialoguer et à interagir avec elle. Cliniquement vivante, elle peut donner à entendre ce qu’elle dirait si elle n’était pas clouée dans son lit d’hôpital.

Par le traitement sensible de l’image et du son, par le jeu sobre et intense des deux actrices, nous avons pensé à Hearing, le spectacle que nous avions vu à Avignon la saison dernière. Il y aurait beaucoup à dire si nous devions nous attacher à comparer mais ce n’est peut-être ni le lieu ni le moment. Ici, Azade Shahmiri s’attache à « des voix qui ont existé et qui se sont tues, à des voix intérieures, du passé, oubliées ». La parole est dévastatrice, principalement celle de Shadi Karamroudi, tout simplement bouleversante. Son jeu scénique est d’une intensité remarquable et sa pudeur la rend poignante.

A travers une version numérique de sa mère jeune, interprétée avec humilité par Azade Shahmiri, elle reconstitue ses preuves à partir de vidéos, traces de l’existence d’un fait. Mais sans son, on peut faire dire ce que l’on veut aux images et même ces dernières peuvent être une contrefaçon. Que peut-on avancer comme argument pour prouver qui l’on est face au doute d’autrui ? Si l’on dit la vérité, on ne peut pas se contredire mais parfois, cela ne suffit pas. Que sont alors nos certitudes ? Que deviennent nos mots une fois qu’ils sont sortis de notre corps et qu’ils ne nous appartiennent plus ? Voicelessness s’empare de ces interrogations et de la manipulation psychique qui existe entre partir et rester. La temporalité de la pièce verse dans une fiction futuriste mais n’en est pas moins ancrée dans notre réalité et notre présent. Voir aujourd’hui depuis demain et observer la puissance créative. Plusieurs voix coexistent et cohabitent grâce à une technologie avancée qui nous amène à réfléchir sur les sons connectés aux corps et leur processus vital dans un spectacle simple mais d’une pertinence exemplaire. Les points de vues, les temps, les voix offrent une valse complexe et fascinante.

Azade Shahmiri, dans une mise en scène minimaliste et intimiste, laisse le temps et l’espace à l’émotion qui finit par nous submerger. Le portrait émouvant de cette femme persuadée de détenir la vérité sur la mort de son grand-père survenue cinquante-trois ans plus tôt nous secoue et fait couler nos larmes. Bien que transportés dans le futur, nous faisons des allers-retours dans notre présent pour interroger nos croyances et tout ce qui nous échappe : « Que deviennent nos voix ? Elles meurent ou elles restent ? » En tout cas, Voicelessness demeurera dans notre mémoire comme l’une des plus belles découvertes de ce Kunstenfestivaldesarts 2017.


Voicelessness

présenté dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts

Conception et direction : Azade Shahmiri

Texte : Soheil Amirsharifi et Azade Shahmiri

Avec : Shadi Karamroudi et Azade Shahmiri

Durée : 55min

  • Du 12 au 15 mai 2017

               Vendredi, Dimanche et Lundi à 20h30

               Samedi à 18h00

Lieu : Les Brigittines, petite rue des Brigittines, 1000 Bruxelles

Réservations : 02 210 87 37 ou www.kfda.be

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