Phèdre : une passion consumée

Après un premier volet aquatique consacré à Ismène, la sœur cadette d’Antigone, Yannis Ritsos poursuit sa trilogie des éléments avec un monologue consacré à Phèdre avec une incarnation de feu par Marianne Pousseur. Sous la direction d’Enrico Bagnoli, elle se consume davantage qu’elle ne s’enflamme dans une performance forte et ténébreuse qui laisse le texte d’une femme esseulée exploser dans une sobriété ténébreuse qui nous hypnotise.

Les fureurs de Phèdre par Marianne Pousseur © Marco Sallese
Les fureurs de Phèdre par Marianne Pousseur © Marco Sallese

Phèdre est la femme de Thésée. Fille de Minos et Pasiphaé, demi-sœur du Minotaure, elle nourrit un amour coupable et incestueux envers Hippolyte, le fils que son mari a eu d’un premier lit, lui-même épris de sentiments interdits pour Aricie. Sa folle ardeur la mène a envisager le suicide pour mettre un terme à son désespoir puisque son beau-fils ne cesse de repousser ses avances. Délaissée, elle l’accusa de viol avant de se donner la mort, ultime consolation pour mettre un point final à une vie de souffrance.

« Je t’ai fait appeler ». C’est par ces mots que s’ouvre le monologue de Phèdre écrit par Yannis Ritsos dans lequel le spectateur est le confident tacite de son récit. Dans l’obscurité du plateau, elle est là, assise, immobile et prête à ouvrir son cœur, enveloppée dans son manteau de fourrure recouvrant une nuisette blanche qui renforce la pâleur de son teint et la blondeur de ses cheveux. Elle est seule avec sa silhouette se reflétant sur le plateau, elle qui n’est déjà plus que l’ombre d’elle-même : « je ne sais plus où me cacher ». Les sons se projettent, entre parole et chant (très ponctuel), murmure et cri, mot ou syllabe répétée. Les images nous poignardent comme le cœur emprisonné représenté par des barreaux en ombre sur le mur du fond d’où le visage de Marianne Pousseur vient habiter l’espace, projeté dans cet espace carcéral qu’est devenue sa vie. Dans l’adoration et l’aliénation d’un amour démesuré, son propos se fait universel et actuel. On y dénote même quelques anachronismes tel que la mention d’un frigo mais cela ne fait que renforcer la proximité entre cette femme assiégée par ses ombres et son désir et ce que l’on peut ressentir, de tout temps, lorsqu’on éprouve des sentiments pour celui que l’on appelle « la mauvaise personne » et que la fatalité met à rude épreuve dans nos vies.

Des lignes verticales couleur rouge passion éclairent faiblement les ténèbres et fendent l’obscurité comme des lames déchirant un cœur qui bat pour celui qu’il ne faudrait pas aimer, laissant ces blessures béantes telles des cicatrices qui ne peuvent se refermer et qui sont constamment à vif. Au centre, une dépouille en fourrure nous fait penser inexorablement au Minotaure et au sentiment d’abandon puisque Thésée a laissé Ariane sur le rivage après avoir obtenu une aide inestimable de sa part. Des bruits de vapeur s’échappant des clepsydres au sol, des sifflements, les pas d’un cheval au galop résonnent aux quatre coins de la salle, répercutés par des haut-parleurs qui grésillent dans notre dos, au milieu des mots évocateurs qui peinent à sortir dans l’émotion étouffante d’un tel aveu. Les pierres incandescentes s’estompent alors que notre attente grandit. Nous espérons un embrassement mais il n’en sera rien. Son désir ultime prend de l’altitude mais reste en suspens.

Chez Racine, elle déclarait « C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé. J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine, pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine. […] Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins. ». Ici, elle s’interroge : « En quoi sommes-nous responsables ? Qui l’a voulu ainsi ? Pas nous ! ». La lampe qui oscille au centre du plateau nous rappelle ses hésitations à tout avouer, et le courage qu’il a fallu pour exprimer un désir coupable « moi, j’ai avoué le mensonge pieux, humble, je ne l’ai pas gardé ». Phèdre est sans aucun doute la plus grande tragédienne classique que le théâtre ait portée. Celle qu’incarne Marianne Pousseur se consume lentement de l’intérieur et se laisse dévorer par le feu de la passion qui jamais ne s’embrase. Nous attendions plus de relief, une parole volcanique et explosive plutôt que de brèves étincelles fugaces. De l’amour, elle en a toutes les fureurs mais les lamelles d’acier qui s’agitent au rythme des battements de son cœur qui finira dans un ultime silence, nous laisse sur un tracé plutôt plat : « La vie est la seule injustice et la mort la justice définitive ».


Phèdre

Texte : Yannis Ritsos

Conception : Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli

Mise en scène, espace et lumières : Enrico Bagnoli

Collaboration artistique : Guy Cassiers et Josse de Pauw

Avec : Marianne Pousseur

Durée : 1h05

  • Du 10 au 13 mai 2017 à 20h

Lieu : Athénée Théâtre Louis-Jouvet, square de l’Opéra Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau, 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19 ou www.athenee-theatre.com

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s