Ismène : la parole pour seul bagage

Yannis Ritsos s’empare des figures antiques d’Ismène, de Phèdre et d’Ajax auxquelles il associe l’eau, le feu ou l’air pour une fulgurante Trilogie des éléments. Dans ce premier volet, il donne à la sœur d’Antigone le pouvoir de se raconter et de faire entendre une parole trop souvent évanouie dans l’ombre d’une famille maudite où les secrets rongent chacun des membres, jusqu’au tombeau.

Marianne Pousseur est Ismène © Michel Boermans
Marianne Pousseur est Ismène © Michel Boermans

Ismène est la sœur cadette d’Antigone, la fille incestueuse du malheureux Œdipe, celui-là même qui s’est crevé les yeux après avoir tué son père Laïos et épousé sa mère Jocaste, situation qui avait été révélée par un oracle à la naissance de l’infortune homme. Dans la mythologie grecque, la douce Ismène, antithèse de sa sœur, n’est pas du genre à se rebeller et n’a jamais eu le courage de braver l’ordre de leur oncle, le roi Créon, de ne pas donner de sépulture à Polynice, leur frère. Elle représente le respect de l’autorité et obéit à la loi de la cité tout en se soumettant au destin, au fatum antique. Aussi vrai qu’elle se plie aux décisions et qu’elle n’affirme pas ses opinions, sa parole, empreinte d’une extrême sagesse, est celle de l’oubli. Pourtant, elle a ici l’occasion de faire entendre sa voix.

Plongée dans la pénombre, Ismène est là : « venez de temps en temps, ça me fera plaisir. Par ici, le temps est lent » dit-elle au jeune fils de paysan que l’on imagine prévenant. Cette phrase résonne désormais comme un présage, une fois sortis de la salle puisque nous ne sommes venus au texte que par bribes. En effet, captivés par tout ce qui entoure cette lamentation chantante, nous en avons oublié les mots de Ritsos qui nous parviennent difficilement, dilués par une scénographie aquatique et envoûtante qui laisse glisser au fil de l’eau des images marquantes et puissantes. Le visage grimé de blanc, un projecteur éclaire lentement le regard d’Ismène avant d’élargir le plan sur son corps et sa nudité qui n’a rien de vulgaire. Vêtue uniquement d’un collier imposant, sa fragilité et ses imperfections la rendent éminemment humaine, une femme atemporelle. Au contraire, une forme poétique se dégage de la scène. La voix calme de Marianne Pousseur et son ombre qui se projette sur le rideau du fond créent la sensation d’une étrange plénitude.

Alternant chant et récit, l’actrice met Ismène à nu, au sens propre comme au sens figuré. Elle s’empare de cet opéra pour voix seule qui doit sa musique à Georges Aperghis et dont les chants s’élèvent dans un grec qui prend vie dans un cri de détresse mais se noie légèrement dans une scénographie trop présente et absorbante. En effet, tandis qu’elle revient sur son enfance et le rapport qu’elle entretient avec sa sœur, huit lampes rougeoyantes laissent s’échapper un liquide qui s’écoule dans un mince filet saccadé avant de se diluer dans un pédiluve géant où Marianne Pousseur patauge allègrement dans une relative pénombre. L’eau, symbole de la purification, est ici l’élément dominant mais qui nous empêche malheureusement d’entendre les mots de Ritsos comme il se doit. L’émotion nous manque et ne parvient pas à remonter à la surface alors que nous prenons conscience de toutes les horreurs qu’Ismène a vu : son père s’est crevé les yeux, son oncle a tué sa sœur… Au milieu des variations de lumière qui mettent en avant une brume très floue, quelques phrases nous atteignent tout de même : « on entendait tout » dit-elle tandis que nous nous interrogeons sur les artifices chimiques qui font des bulles, comme des sauts de puces, vaporeuses et écumeuses au sol. On se prend à laisser notre imaginaire déambuler et à voir cet espace comme le ventre d’une mère d’où la parole serait enfantée dans ce liquide amniotique où l’alchimie des éléments nous troublent au rythme d’un Verbe profond et singulier.

Guy Cassiers, qui assure la collaboration artistique, souligne par une subtile dramaturgie associée à la mise en scène sensuelle d’Enrico Bagnoli, ces images qui nous dévoilent une poésie visuelle remarquable et font de la scénographie une réussite totale. Le dernier quart d’heure nous semble plus intéressant, rendant Ismène si vulnérable et proche de nous. Sa tragédie pourrait être celle d’une jeune femme actuelle vivant des jours sombres et se noyant dans un océan de larmes étouffées. La proposition est risquée mais nous laisse avec un goût de frustration et la sensation d’avoir raté l’essentiel d’une parole enfin rendue à une interprète qui a souffert dans l’ombre, entre pouvoir, gloire et mort de ceux qui lui étaient le plus cher. Mais déjà, l’espoir et le désir peuvent renaître : « Allez, la nuit est belle » et avec elle tout est à nouveau possible.


Ismène

Texte : Yannis Ritsos

Conception : Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli

Mise en scène, espace et lumières : Enrico Bagnoli

Musique originale : Georges Aperghis

Collaboration artistique : Guy Cassiers

Avec : Marianne Pousseur

Durée : 1h15

  • Du 3 au 6 mai 2017 à 20h

Lieu : Athénée Théâtre Louis-Jouvet, square de l’Opéra Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau, 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19 ou www.athenee-theatre.com

 

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