Until our hearts stop : point de contact

Until our hearts stop, chorégraphié par Meg Stuart en 2015, emploie une succession de métaphores et d’images dans une forme hybride qui fait un peu figure d’OSNI (Objet Scénique Non Identifié). Ce spectacle, créé le 18 juillet 2015 aux Münchner Kammerspiele de Munich, est un condensé du pouvoir des sensations qui s’exprime pleinement, en toute liberté, dans une expérimentation collective unique où tout se mêle et s’emmêle, pour mieux mettre tous nos sens en alerte.

Until Our Hearts Stop de Meg Stuart © Iris Janke
Until Our Hearts Stop de Meg Stuart © Iris Janke

Pendant l’installation du public, ils sont neuf sur scène, tapis dans l’ombre. A jardin, des instruments attendent patiemment, dont une batterie et un piano à queue. A cour, un canapé est disposé à accueillir quiconque voudrait se reposer tandis qu’au centre, une surface miroitante attire notre regard et la lumière du plateau. Tout autour, de la moquette violine qui se décline dans différentes tonalités que l’on retrouve par exemple dans le grand rideau qui pend en fond de scène. Lorsque le spectacle commence, chacun va se positionner. Allongés, recroquevillés ou assis, les interprètent investissent l’espace scénique. L’un d’eux s’empare de la guitare électrique. Aux sons faibles de l’instrument, comme en pleine session de réglages avant un enregistrement capital, chacun change de posture, de place, de partenaire. Seuls ou à plusieurs, ils tiennent des figures statiques dignes d’un cours d’Acrosport au lycée. C’est délicat, beau, lent. Le temps se délite et se dilue dans les couleurs éparses de l’arc en ciel. Haut fuchsia et pantalon noir, bas orangé sur chemise rose, les saveurs chromatiques captivent. Les portés se font avec sensibilité, légèreté et précision. Tout semble facile, évident.

Les corps se rencontrent, se découvrent et s’explorent. L’intimité des sens s’ouvre à nous, pousse les frontière pour nous faire pénétrer un lieu privé où les désirs et les besoins s’expriment, se heurtent, cohabitent. Les trois musiciens donnent à entendre des morceaux généreux, prenants, tandis que les six performeurs se glissent dans un quotidien qui nous parle inexorablement. La sexualité, les échanges, les désirs et les besoins prennent forme. Tous les thèmes sont là, à danser dans la nudité d’une peau hyper réactive aux moindres émotions. Le public se sent proche du groupe, comme si nous étions conviés à une soirée entre amis où les barrières de la gêne et de la timidité tombent peu à peu. Les mains s’effleurent, les bouches se cherchent, les corps se trouvent. L’espace devient celui d’une back room de boîte de nuit où les expériences se vivent dans le collectif et où le désir n’a pas de sexe, sous forme de pulsions animales mais pas sauvages. Les corps se débattent, se repoussent, s’accrochent, fusionnent, se dénudent, s’affrontent et défilent devant nos yeux. Un face à face féminin s’engage : elles se comparent, se défient, font de leur corps un espace d’expression musicale. Elles paradent, s’amusent, posent et s’exposent tandis qu’un couple mixte fait de ses baisers des vibrations. La musique reprend et les femmes, toujours en tenue d’Eve, enchaînent les figures contre le mur du fond, au rythme de la batterie qui prend son envol.

S’il y a un petit côté voyeurisme, jamais il ne sombre dans la perversion ou l’exhibitionnisme. Sans pudeur, les performeurs se mettent à nu, au sens propre comme au figuré et ne pourront heurter la sensibilité que des spectateurs les plus puritains. Tout n’est qu’art, beauté, jouissance d’une liberté émotionnelle indescriptible. Parfaitement en adéquation avec la ligne directive de la saison 16-17 de Philippe Quesne pour le Théâtre de Nanterre-Amandiers, nous plongeons avec délectation dans un monde underground, à la fois illusoire et réel, magique et fantasmé. Le passage collectif qui ponctue la première partie est apaisant, ressourçant, virevoltant et aérien, au cœur d’un labyrinthe d’expérimentations où l’on cherche son chemin, on se détermine, on se positionne dans un monde qui n’offre pas beaucoup de prises, toujours dans le but de conserver un contact, même infime.

Dans une seconde partie, la physicalité s’estompe et la représentation se fait plus directe, plus émerveillante aussi. Il y a quelque chose de l’ordre du rite, du partage. Les animaux sociaux du départ brisent brusquement le quatrième mur et investissent le public, en faisant alors un nouveau partenaire de jeu. Distribution d’argile, mise à l’honneur, célébration d’un anniversaire, partage de nourriture et de boissons, la fête bat son plein dans un très fort rapport à autrui. Ce moment de flottement semble nous indiquer la route pour mieux se délecter de ce qu’il adviendra. La forme se fait plus théâtrale et participative. Le maître de cérémonie, faux Monsieur Loyal, au bord du désespoir, ne sait comment faire pour ne pas ennuyer le public. Il se lance dans une diatribe enflammée avec un calme olympien et instaure une atmosphère magique, quasi mystique, avant le grand final où les frontières se traversent pour sortir de chez soi, se rassembler et s’enrichir de ce qu’autrui a à partager.

Le travail chorégraphique de Meg Stuart se veut expérimental, basé sur le contact et l’exploration des limites à la fois corporelles et sensitives. Les six interprètes se livrent corps et âme. Ils donnent tout ce qu’ils ont avec une générosité exemplaire. Ils cherchent, explorent, partagent, abolissent les frontières. La dimension réceptive de la création qui mêle les disciplines, les genres, les attentes et les ressentis, s’attache à ne jamais rejeter nos propres émotions, même les plus intimes. Assis, nous regardons et écoutons sans se sentir laissés de côté. Les valeurs existentielles de la raison d’être d’un spectacle vivant sont ici réunies et convoquent tous nos sens. Until Our Hearts Stop est un spectacle qui nous saisit, jusqu’à ce que nos cœurs s’arrêtent !

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Until Our Hearts Stop

Chorégraphie : Meg Stuart

Création et performance : Neil Callaghan, Jared Gradinger, Leyla Postalcioglu, Maria F. Scaroni, Claire Viviane Sobottke et Kristof Van Boven

Dramaturgie : Jeroen Versteele

Musique live : Samuel Halscheidt, Marc Lohr et Stefan Rusconi

Durée : 2h20

  • Du 26 au 30 avril 2017

              Mercredi et jeudi à 20h30

              Samedi à 18h30

              Dimanche à 15h30

Lieu : Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92022 Nanterre

Réservations : 01 46 14 70 00 ou www.nanterre-amandiers.com

 

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