Nachlass – Pièces sans personnes : ce qui survivra

L’installation du collectif berlinois Rimini Protokoll était très attendue et elle n’a pas déçu le moins du monde. Créé au Théâtre de Vidy en septembre 2016, ce spectacle déambulatoire est revenu en son sein à l’occasion du programme commun 2017. Signifiant littéralement « laisser après », Nachlass désigne les biens, qu’ils soient matériels ou immatériels, laissés par un défunt. Ce testament conçu en héritage réfléchit à la mort sans oublier les vivants, ceux qui cheminent vers cette fin.

Nachlass par le collectif Rimini Protokoll © Samuel Rubio
© Samuel Rubio

Lorsque nous pénétrons l’installation, nous passons dans un sas noir avant de déboucher sur un couloir donnant sur huit portes closes, surmontées d’un compteur. Lorsque l’une d’elles s’ouvrira, nous pourrons pénétrer par petits groupes dans la petite salle dédiée à un personnage. En attendant, les yeux rivés sur les comptes-à-rebours lumineux, nous regardons vers le plafond pour y apercevoir un simulateur en temps réel des décès dans le monde entier symbolisés à l’aide d’un point scintillant comme une étoile. Anticiper la mort de son vivant : c’est le point commun entre les différentes pièces dans lesquelles des voix off nous attendent, comme des fantômes du passé revenus parler d’eux au présent et au futur. L’installation se vit, se découvre, se ressent dans l’ordre que l’on souhaite.

Chaque chambre aborde une facette différente de la vie et de la mort. Lorsque nous entrons dans celle de Jeanne Bellengi, nous prenons place autour d’une table emplie de photos. Deux réveils matérialisent le temps qui passe et ce que nous en faisons de la gestion de ce capital : « je ne sais pas pour combien de temps je vais vivre ». Les clichés, mêlant du bonheur et du malheur, sont ceux de toute une vie. C’est le Nachlass personnel de Jeanne, ses archives, son héritage en quelque sorte : « les photos, elles restent mais nous, on s’en va ». Son récit est teinté d’une grande douceur, rappelant la nécessité de pouvoir oublier et pardonner en voyant la vie comme une étape obligatoire vers la mort : « Comme je crois en Dieu, je n’ai pas le droit de me tuer » dit-elle tandis que dans la pièce d’en face, c’est un autre discours qui nous attend, celui d’Anne-Marie et Günther Wolfarth. Avec une complicité évidente, le couple aborde la délicate question de la fin de vie : « il n’y a qu’en Suisse qu’on est libre de décider », sous-entendu de se donner la mort puisque la Suisse a depuis quelques années déjà légalisé cette pratique. Alors, c’est ensemble qu’ils feront le dernier voyage tandis que Nadine Gros a décidé de ne plus être obligée de vivre avec sa souffrance. Le petit théâtre de son existence s’anime. Une vie qu’elle nous livre sur le ton de la confidence. Atteinte de sclérose en plaques, mourir est pour elle l’opportunité de donner fin à sa maladie. Elle veut divorcer de son corps comme elle a divorcé de son mari pour sortir d’une union destructrice. Elle clame haut et fort cette jouissance de liberté : celle de décider de sa vie et de sa fin de vie. Celal Tayip, lui, fera seul le voyage pour rejoindre ses racines. C’est dans une salle de prières que nous découvrons son histoire. Invités à enlever nos chaussures et à déguster un loukoum, nous suivons sur l’écran le chemin que son corps fera une fois mort. Comme le veut le Coran, les Musulmans ne sont pas mis en terre mais dans un linceul. Il prépare lui-même son cercueil, celui qui, une fois son heure venue, partira de Zurich et retournera à Istanbul. Il nous emmène ensuite en Turquie, sur les traces de son passé où chacun pourra penser à lui en souhaitant joyeusement bon vent car « cela ne rend pas triste de penser à la mort ».

Michael Schwery a décidé de jouer avec la vie. Dans un local très étroit, sa cave, il nous entraîne dans sa pratique du Base Jump. A 44 ans, il prend le risque de sauter et de ne pas réussir à ouvrir son parachute : « pendant le vol, il n’y a pas de passé ou d’avenir. On est pleinement dans l’instant présent ». Il nous fait expérimenter la marche précédant le saut. Quelle troublante sensation que de savoir que l’on peut mourir à tout instant. Richard Frackowiak, quant à lui, nous fait vivre une autre expérience. Travaillant sur le déclin cognitif, il s’intéresse aux souvenirs et nous fait partager son point de vue. Casque sur les oreilles, nous regardons ce qu’il appelle « une vie entière en photos » avant de nous interroger sur quelles images laisserons-nous dans la mémoire des autres ? C’est aussi ce que s’est demandé Alexandre Bergerioux. Dans sa chambre, nous prenons place sur son lit pour découvrir le témoignage bouleversant qu’il destine à sa fille. Une vidéo destinée à se souvenir de certaines images pour ceux à qui nous avons donné la vie : « je n’ai aucune idée du temps imparti qu’il me reste […] si j’avais su ma maladie avant ta naissance, je n’aurai certainement pas fait d’enfant » avoue-t-il dans ces images que nous garderons de lui. Enfin, Gabriele Von Brochowski s’est penchée sur la transmission mais non filiale. En se préoccupant de l’avenir de ses affaires léguées à une fondation lorsqu’elle ne sera plus là, elle se défait lentement de ce qu’elle possède pour préparer son dernier voyage. Elle décide elle-même de son héritage en espérant voir autrui poursuivre après sa mort le travail de sa vie.

Même si le spectacle s’adresse aux vivants avec beaucoup de sensibilité, il s’attache à rappeler que les morts ne disparaissent pas avec l’annonce de leur décès mais qu’ils continuent à vivre sous différentes formes d’archives, qu’elles soient de simples souvenirs enfouis dans un coin de notre mémoire, des actions concrètes ou des images de ceux qui ne sont plus là. Transporter ainsi un message rend la perspective d’un départ plus facile. Nachlass est une installation émouvante mais jamais triste ou larmoyante. Elle donne à voir la vie autrement et cela fait un bien fou ! Nous ressortons de ce théâtre documentaire par le sas en suivant la lumière qui apparaît déjà au bout du tunnel : celle de l’espoir et du souvenir immortels. Une excellente façon de se souvenir de nos morts et de penser à comment nous aimerions dire au revoir quand notre heure sera venue. Une chose est sûre : ce ne sera pas un adieu tant que ces mémoires vives perdureront.


Nachlass

Projet : Rimini Protokoll

Conception : Stefan Kaegi et Dominic Huber

Dramaturgie : Katja Hagedorn

  • Du 31 mars au 2 avril 2017

Dans le cadre du programme commun

Lieu : Théâtre de Vidy, avenue Emile Jaques-Dalcroze 5, 1007 Lausanne (Suisse)

  • Du 20 au 27 mai 2017

Dans le cadre du Festival Théâtre en mai

Lieu : Dijon

  • Du 1er au 11 juin 2017

Lieu : Le maillon, Strasbourg

  • Du 16 au 24 juin 2017

Lieu : Staatschauspiel Dresden, Dresde (Allemagne)

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