Democracy in America : espoir envolé

On n’arrête plus le prolifique metteur en scène italien Romeo Castellucci qui multiplie les créations. Après son Jeanne au bûcher, oratorio d’Arthur Honegger et Paul Claudel, fortement controversé lors de sa présentation fin janvier 2017 à l’Opéra de Lyon, et avant Das Floss der Medusa, requiem d’Hans Werner Henze en mars 2018 au Dutch National Opera d’Amsterdam, il quitte le monde lyrique pour renouer avec le théâtre en s’inspirant librement de l’essai d’Alexis de Tocqueville dans une forme stoïque et austère qui nous laisse une saveur d’inabouti à l’esprit en sortant de la représentation.

Democracy in America par Romeo Castellucci © Guido Mencari
© Guido Mencari

Que reste-t-il de l’essai de Tocqueville si ce n’est le titre et le point de départ, d’inspiration, de Romeo Castellucci ? Le metteur en scène accumule, dans un théâtre d’images plus sage qu’à son accoutumée, les tableaux sur la fondation du système politique américain. Il garde principalement la dimension religieuse de l’œuvre. Le spectacle débute par une glossolalie, c’est-à-dire le fait de parler ou de prier à haute voix dans une langue ayant l’aspect d’une langue étrangère, souvent inconnue de la personne qui parle, ou dans une suite de syllabes incompréhensibles. Les explications nous parviennent dactylographiées et projetées sur un écran en fond de scène. Dans le christianisme, il s’agit d’un don des langues mais ici, cela n’est pas vu comme des louanges mais presque comme un blasphème par les paysans qui ont atteint la terre promise mais qui, suite à une très maigre récolte, se sentent abandonnés par leur religion.

Après ce tableau didactique, dix-huit femmes arrivent sur le plateau, vêtues de blanc, casquette militaire immaculée sur la tête et drapeau à la main, orné d’une lettre capitale. Formant le titre « Democracy in America », chacun change de place au sein du groupe, mélange les lettres sur un tempo soutenu pour faire naître d’autres mots tels que « Crime », « Dreamer » ou « Cynic », le tout sur une musique entraînante et festive mais quelque peu anxiogène, composée de percussions métalliques sur des rythmes dignes du Carnaval de Rio. Tandis que seules quelques lettres se retrouvent convoquées pour former des noms de pays comme « Iran » ou « Macedonia », une femme se met à nu, au centre du plateau et s’enduit de sang. Ce sera la suppliciée, fouettant une barre de ses cheveux ensanglantés. Puis c’est un couple de paysans qui investit l’espace en mettant Dieu au défi avant de revenir à cette scène capillaire comme un aspect cyclique de la vie. Que ce soient les danseuses locales ou les six actrices, l’ensemble de cette distribution entièrement féminine est remarquable.

L’ensemble de la mise en scène de Romeo Castellucci est assez austère. Resserré et réduit à un bloc d’une heure quarante-cinq, son geste, plutôt univoque, a de quoi surprendre. Le plateau est le plus souvent vide. Parfois, une fourche, une étoile ou une barre suffisent à occuper la scène et à nous faire passer dans un autre univers au fil de la succession des tableaux aux images toutefois saisissantes. Comme à son habitude, l’italien fait jouer la plupart des scènes derrière un double voile de tulle grisé, ce qui engendre un théâtre d’images floues. Toujours très mystique, il cède ici à une scénographie minimaliste. Prenant appui sur ce qui vient avant la naissance du Théâtre, il livre une œuvre obscure qui demeure inaboutie. Nous en attendions plus de la part du maître, faisant de tout support une merveille scénique, emplie de mystères dont le spectateur se délecte dans sa recherche des clés de compréhension. Ici, il semble rester à l’ébauche de son geste qui célèbre le vide même si la danse folklorique se fait grâce et les images sont peintes à la manière d’un grand génie mais Romeo Castellucci peine à atteindre la puissance et la force créatives auxquelles il nous a habitués. Gageons néanmoins que le spectacle gagnera en profondeur au fil du temps et qu’il arrivera à Paris avec davantage d’intensité qu’en cette période de rodage.

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Democracy in America

Texte : Claudia et Romeo Castellucci, librement inspires par Alexis de Tocqueville

Adaptation : Romeo Castellucci

Mise en scène, décor, costumes et lumière : Romeo Castellucci

Musique : Scott Gibbons

Avec : Olivia Corsini, Giulia Perelli, Gloria Dorliguzzo, Evelin Facchni, Stefania Tansini, Sophia Danae Vorvila et douze danseuses locales

Durée : 1h45 sans entracte

  • Du 30 mars au 2 avril 2017

Dans le cadre du Programme Commun

Lieu : Théâtre de Vidy

  • Le 7 et 8 avril 2017

Lieu : Schaubühne de Berlin

  • Du 4 au 6 juin 2017

Lieu : Holland Festival, Amsterdam

  • Du 13 au 15 juin 2017

Dans le cadre du Festival Printemps des Comédiens

Lieu : Montpellier

  • Du 12 au 22 octobre 2017

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Lieu : Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny

 

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