Marie Rémond : « Il y a un plaisir à créer quelque chose d’unique »

Succès scénique de la saison dernière, Comme une pierre qui… continue de rouler son édifice en tournée et fera escale le 18 avril prochain pour l’ouverture du Festival Printemps de Bourges avant de revenir au mois dès le 25 mai au Studio-Théâtre de la Comédie-Française. C’est l’occasion pour nous de rencontrer Marie Rémond, qui met en scène ce spectacle avec Sébastien Pouderoux, afin d’en savoir un peu plus sur ce projet-hommage à la création, à travers la figure mythique de Bob Dylan.

Marie Rémond
© N. Manalili

Pouvez-vous nous raconter brièvement votre parcours théâtral ?

J’ai fait les cours Florent, la classe libre, puis l’école du TNS à Strasbourg en section jeu. Pendant l’école, dans le cadre des ateliers, j’avais mis en scène La Remplaçante de Thomas Middleton. Je suis  sortie du TNS en 2007. Un jour  j’ai lu Open d’André Agassi, j’ai eu très envie d’en faire quelque chose,  et cela a été le point de départ du projet André. Ensuite il y a eu Vers Wanda,  après avoir lu Supplément à la vie de Barbara Loden de Nathalie Léger. J’ai proposé ces deux projets à Sébastien Pouderoux et Clément Bresson (qui étaient dans la même promotion au TNS), ils étaient partants, nous avons travaillés ensemble. Et enfin Comme une Pierre qui… à partir du livre de Greil Marcus.

Comment est né le projet Comme une pierre qui… ?

Eric Ruf  avait vu André et Vers Wanda,  et comme un projet venait de s’annuler au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, il m’a demandé de lui proposer quelque chose,  sachant que  pour le Studio la durée du spectacle ne doit pas excéder 1h10, car les acteurs doivent pouvoir jouer ensuite à la salle Richelieu ou au Vieux Colombier. Ce devait être un spectacle court, sans beaucoup de moyens et dans l’espace du Studio. Au départ, je pensais à un quelque chose autour des textes de Vitez avec une mise en abyme de la troupe, des répétitions sur scène etc…, mais je n’étais pas complètement satisfaite.  En tout cas, je voulais parler de la création. Par ailleurs, j’entretiens un rapport particulier à Bob Dylan.  Mon père était fan  et il a écrit des livres sur lui, j’ai donc grandi dans cet univers, je suis devenu «  accro » à mon tour. J’avais beaucoup de livres sur l’analyse des textes de Bob Dylan et je me suis souvenue du dernier chapitre du livre de Greil Marcus qui contenait la retranscription de la session d’enregistrement de Like a Rolling Stone. A ce moment-là je me suis dit que tout pouvait être en adéquation : l’espace du Studio-Théâtre pouvait être celui d’un studio d’enregistrement où je pourrai raconter la création en train de se faire et en même temps, cela permettait d’aborder le personnage de Dylan. Cela reste un spectacle sur la création et non un concert ou un hommage à Dylan qui est ici davantage la figure du créateur qui n’arrive pas à communiquer directement avec les musiciens, qui ne sait pas encore très bien ce qu’il veut, à quoi va ressembler sa chanson mais qui a déjà tout cela dans sa tête. A l’époque, Dylan a 24 ans et les musiciens ont une vingtaine d’années. Ils ne se connaissent pas forcément entre eux, sont plus ou moins expérimentés… Ce que m’intéressait, c’était l’envers du décor, entre ce que l’on imagine de l’enregistrement et la réalité de la création. Aujourd’hui, on sait que ça a été un tube. Le livre de Greil Marcus se base sur les cassettes d’enregistrement qu’il a récupéré. Il avait tout ce qui est dit par les musiciens au moment où ils enregistrent mais il manque toute la face cachée de l’iceberg, c’est-à-dire ce qui doit se dire entre les prises. On n’y a pas accès dont il a fallu l’inventer. Ça a été un travail assez excitant, mené avec Sébastien Pouderoux. Nous avons essayé d’imaginer quel était le parcours de chacun des musiciens dans cette journée et pourquoi ce fut une journée clé. Il y a des éléments véridiques, d’autres pas. Pourquoi cette journée a été très forte pour le producteur ? Quelle est la position du musicien qui fait le lien entre Dylan et les autres, lui qui sera désigné intermédiaire alors qu’il ne sait pas à quoi va ressembler la chanson ? Le batteur qui est en train de quitter sa femme, le musicien qui se sent dépossédé de tout ce qu’il a enregistré, Al Kooper qui sur un coup de bluff arrive à se faire remarquer et à intégrer la session… Ils ont tous vécu une journée très forte. Ils ont enregistré sur deux jours mais si on se raconte que tout cela s’est passé en une seule journée et qu’on le rapporte à la durée du spectacle qui est de une heure dix, l’enjeu c’est quand même de donner aux spectateurs la sensation du temps qui passe. Dans une journée de création, on a l’impression que ça va très vite, que d’un coup ça avance puis il y a des moments de stagnation, de renoncement  où l’on se dit que l’on n’y arrivera jamais. Il fallait donner cette notion du temps qui passe, y compris avec des moments d’ennui ou de fulgurance et retranscrire cette temporalité dans un spectacle très court avec tout de même la sensation qu’au bout du compte, ils arrivent à enregistrer cette chanson !

Avez-vous un souvenir marquant lié à Dylan ?

 J’ai été élevée au milieu des textes de Dylan, avec l’idée que c’était un poète plutôt qu’un chanteur. Un souvenir marquant ? C’est le jour où j’ai découvert ce texte,  qui est un hommage à la mort d’un autre grand poète, Woody Guthrie, que j’ai voulu inclure dans le spectacle, qui est une sorte de logorrhée magnifique. Dylan a déplié une petite feuille qu’il a sorti de sa poche et il a commencé à lire ça, l’air de rien, comme si ça allait durer deux minutes, sauf que ça dure dix minutes et c’est sublime ! Je me souviens de la première fois que j’ai écouté ça et ça m’avait beaucoup marquée adolescente.  Puisque la figure de Dylan que l’on montre dans la pièce c’est plutôt le côté un peu « autiste », un peu secret, mystérieux, renfermé, il m’a semblé que de faire entendre à un moment cette logorrhée, de l’entendre dire ça, pouvait faire accéder à quelque chose de Dylan également.

Sur scène, la plupart des acteurs sont également musiciens. Vous-même êtes-vous musicienne ?

Non, au TNS j’ai fait un peu de saxophone et de piano mais je ne me considère pas musicienne. Mais c’est aussi pour cela que le spectacle est un spectacle de théâtre et non pas un concert. Ce qui m’intéressait, c’était ce qui se joue dans les relations entre eux durant les répétitions. Il fallait qu’il y ait un niveau suffisant musicalement parce que lorsqu’on s’attaque à un tube comme ça, il faut bien le faire mais j’ai très vite été rassurée. J’ai fait confiance à ceux qui avaient l’oreille plus musicale que moi. Je connais très bien Sébastien Pouderoux avec qui j’ai déjà travaillé. Comme il fait partie de la troupe, Il savait déjà qui était musicien et qui ne l’était pas. Stéphane Varupenne est très bon tromboniste mais aussi guitariste. Au moment de constituer la distribution, nous avons eu de la chance car Eric Ruf recrutait ses nouveaux élèves comédiens. Et parmi eux, il y avait Hugues Duchêne qui vient d’une famille de musicien et qui joue du piano. Et finalement l’équipe constituée à été un peu atypique dans le bon sens : nous avions un nouvel et un ancien élève comédien (Gabriel Tur, le seul à être batteur), deux sociétaires et deux pensionnaires.

Cette expérience avec la Comédie-Française vous donne-t-elle des envies de troupe ?

Dans une troupe, il y a une sorte d’émulation du groupe. C’est vrai  que je pars toujours d’une idée, d’une matière un peu personnelle mais après, dans la construction, je trouve que le collectif est très important. Pour l’instant, j’arrive à trouver cet équilibre en dehors mais je ne suis pas contre. Ça pourrait même être une bonne expérience si l’occasion se présentait.

Selon vous, qu’apporte aux mises en scène théâtrales le fait d’être une femme ?

Je ne me suis jamais posée la question. Je pense qu’il y a autant de différences entre deux hommes qu’entre un homme et une femme. Ce sont des individualités artistiques. En ce moment, il y a toutes ces questions de parité donc ça peut aider dans le sens où j’ai l’impression que les directeurs de lieux font un peu plus attention à équilibrer hommes et femmes dans la programmation, ce qui est une bonne chose.

Quelle est votre vision du théâtre et quel rôle joue-t-il selon vous dans notre société actuelle ?

C’est la culture que l’on supprime en premier quand on se dit que l’on est en crise ou qu’il faut rogner quelque part. Moi, j’ai la sensation qu’avec tout ce qui s’est passé depuis deux ans, la peur tout à coup de ne plus avoir les libertés fondamentales , la montée du fanatisme  et du terrorisme,  il y a la tentation ( que l’on voit avec l’arrivée de Trump), de dresser des murs partout . Et le théâtre, c’est encore un endroit où l’on partage du vivant, une pensée. On sait que ça peut faire réfléchir, avancer, toucher émotionnellement,  faire bouger les esprits de manière sensible. C’est un peu bateau de dire ça mais c’est un peu les derniers endroits où l’on assiste en direct à quelque chose de vivant, en train de se faire ! Ce n’est jamais la même chose tous les soirs. Les gens éprouvent le besoin de se réunir pour assister à cette chose-là, alors qu’avec internet, on peut avoir l’impression de toucher au monde sans bouger de chez soi. C’est peut-être pour cela que dans mes créations, pour le moment, j’arrive moins à partir de textes de théâtre déjà écrits. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai la sensation qu’il y a un plaisir aussi à créer quelque chose d’unique, aussi bien dans l’interprétation que dans l’objet lui-même. Si les gens se déplacent et ne savent pas ce qu’ils vont voir, il y a cette envie de partager un moment et un objet uniques.

Si vous étiez ministre de la culture, quelle serait votre première mesure ?

J’augmenterai le budget de la culture, je protègerai le statut de l’intermittence, je baisserai le pris des places à l’opéra et dans les théâtres. Actuellement je joue à l’Odéon et le plein tarif est de 40€. Je ne sais pas qui peut se permettre ça. Et au cinéma également, juste pour que les gens aient moins la tentation de rester chez eux à télécharger des films. J’essaierai peut-être de faire l’inverse de ce qu’avait proposé l’ancienne ministre de la culture, Fleur Pellerin, qui était partie sur des algorithmes. L’idée était qu’il fallait proposer au public  ce qu’il  est déjà susceptible d’aimer en fonction de ses habitudes, de son milieu etc… : c’est-à-dire ne pas sortir de ce qu’on connaît déjà.  Ainsi, on est sûrs de ne pas être surpris… Et le fait d’avoir encouragé le crowfunding, j’avais trouvé cela très dangereux. On en vient à  faire  appel à ses copains, à son réseau  pour faire une création. A la longue cela dédouane le rôle de l’Etat dans l’aide apportée aux compagnies ou aux projets. Si le mécénat privé prend toute la place sur la base du « Est-ce que j’ai assez d’amis qui vont me donner des sous pour me permettre de développer mon projet ? »  les structures apporteront moins d’aide, c’est un cercle vicieux.

Quelle spectatrice de théâtre êtes-vous ?

Les  spectacles dans lesquels j’ai la sensation qu’on a passé plus de temps à régler la vidéo ou les chorégraphies que le propos pour que tout roule efficacement, ça ne me parle pas.  J’ai vraiment besoin, même si ce sont de petites formes, même si ce n’est pas tout à fait abouti, de sentir que la personne a quelque chose à me dire, à transmettre quelque chose de sensible. En ce moment, il y a un spectacle qui s’appelle Doreen au Théâtre de la Bastille. Je joue actuellement donc je ne sais pas quand je pourrai le voir mais je pressens que ce genre de forme, toute simple, part d’un vrai désir de nous raconter quelque chose. Ça me donne envie d’y aller. Les spectacles types « marathons du théâtre» avec douze effets par minute et une bande son du début à la fin ça ne me touche pas du tout.  Je n’aime pas avoir la sensation qu’on cherche à  palier quelque chose en produisant des effets et une ambiance générale sur le spectateur. J’aime bien quand c’est fait dans la finesse. En tant que spectatrice, j’aime me rapprocher de la scène, c’est physique je le sens dans ma position d’écoute, au bord du siège, le buste vers l’avant. A l’inverse il y a pas mal de spectacles où l’on est collé contre le siège parce que les acteurs vous projettent tellement tout… Dans ce cas, on regarde les lumières et on attend que ça se termine.

Vous jouez actuellement dans Soudain l’été dernier de Tennessee Williams à l’Odéon. Quels sont vos autres projets à venir ?

J’adapte une nouvelle d’un texte de Jane Bowles, Camp Cataract. Je vais aussi jouer avec Claire Devers la saison prochaine, en tant que comédienne, dans Blue Bird. J’ai également un projet sur Le Voyage de Mastorna, un scénario de Fellini qu’il n’a jamais réalisé. Et je termine en parallèle l’écriture d’un scénario pour un long métrage. Pas mal d’envies et de projets à venir…

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