La mouette nous touche en plein cœur

C’est une mouette d’un genre nouveau, une espèce rare, qui s’est posée au Théâtre de la Bastille en ce mois de mars 2017. Après une tournée de deux ans avec son Misanthrope, Thibault Perrenoud a pris sous son aile la même troupe et ils se sont envolés vers une nouvelle aventure. Traduite et adaptée par Clément Lamar-Mercier, la plume de Tchekhov se voit délestée de la Russie oppressante pour planer au cœur de nos préoccupations quotidiennes.

La mouette
© Clément Carmar

C’est par un dispositif quadri-frontal que nous pénétrons dans l’histoire de cette nouvelle Mouette où les noms ont été francisés et le langage adapté à celui que nous utilisons de nos jours. Face à nous, la place de Tonton attire notre regard. A notre gauche, un écriteau indique la chaise de Maman et celle de Boris tandis qu’à droite se tiendra le Docteur Dorn. Enfin, deux places sont réservées à nos côtés : l’une pour Simon, l’instituteur et l’autre pour Macha. Ils sont tous venus assister à la pièce que Constant a montée pour Nina. Sa mère, actrice, émet une critique virulente de son travail et dès lors, le drame s’enclenche et la mouette ne pourra plus qu’être touchée en plein vol. Nous sommes immédiatement au plus près de l’esprit de Tchekhov.

Du théâtre dans le théâtre ! Il n’est jamais évident de s’emparer de cet aspect mais Thibault Perrenoud le fait avec brio. La pièce de Constant devient une création contemporaine abstraite et confuse, faite de pétards et fumigènes tandis que son unique actrice, Nina, se voit affublée d’un costume herbeux, enfouie sous un monticule de terre fraîche. Toutes les thématiques de l’œuvre se retrouvent dans cette Mouette audacieuse qui interroge également son art, le théâtre, ainsi que les formes nouvelles. Le metteur en scène s’en empare pour les faire exister dans notre quotidien et offre une résonnance différente dans nos vies. Faisant l’impasse sur la Russie et ce temps révolu qui ont tendance à écraser la pièce d’habitude, nous sommes face à un ici et un maintenant indéterminés qui tendent vers l’universel. Tout y est vif, actuel, étincelant. Les ellipses temporelles permettent de fluidifier l’ensemble qui, malgré quelques petites longueurs centrales et des silences plus pesants qu’éloquents, nous embarque totalement sur les rives de l’émotion.

Sur le plateau, Chloé Chevalier est une lumineuse Nina. Elle offre au public d’intenses émotions. Aurore Paris est Irène, la mère, bouleversante qui enflamme une concurrence malsaine entre son fils interprété par Mathieu Boisliveau, intense et tourmenté, figure de Treplev moderne et poignant dans son désespoir, et son amant écrivain, Boris (troublant Marc Arnaud). Lorsqu’elle pense que ce dernier va la quitter pour Nina, elle est époustouflante, dans l’intensité et la force de ce qu’elle ressent. Elle nous trouble, nous émeut, nous bouscule. Chacun propose une partition vraie, engagée et sublimée.

En voyant La mouette à l’affiche, nous n’avons pas pu nous empêcher de penser « oh non, encore une ! ». Il faut dire que l’on ne compte plus les versions de ce texte à Paris depuis quelques temps. Si celle de Thomas Ostermeier, vue la saison dernière au Théâtre de l’Odéon, nous a durablement marqués par son approche contemporaine, forte, belle, limpide et percutante, nous avions ouvert l’année 2017 avec la variation d’Hubert Colas au Théâtre de Nanterre-Amandiers où le metteur en scène proposait six réécritures libres de l’œuvre du dramaturge russe. Cette fois, grâce à la vision personnelle de Thibault Perrenoud, nous redécouvrons le texte sous un jour nouveau. Emportés au premier battement d’ailes, nous sommes tombés sous le charme de ce Tchekhov de l’ici et du maintenant qui n’aura jamais autant parlé à nos existences. Ancrée dans le présent, La mouette, troublante et merveilleuse partition théâtrale, décolle pour atteindre l’excellence en nous confrontant, inlassablement, à une œuvre profonde qui n’a pas encore livrée tous ses secrets. Cette version, audacieuse, fait exploser la force des sentiments et nous enserre le cœur dans une symbiose psychique parfaite entre nos vies et celles des protagonistes de Tchekhov.

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La mouette

Texte : Anton Tchekhov

Traduction et adaptation : Clément Camar-Mercier

Mise en scène : Thibault Perrenoud / Kobal’t

Avec : Marc Arnaud, Mathieu Boisliveau, Chloé Chevalier, Caroline Gonin, Eric Jakobiak, Pierre-Stefan Montagnier, Guillaume Motte et Aurore Paris

Durée : 1h50

  • Du 6 mars au 1er avril

              Du 6 au 11 mars à 20h

              Du 13 au 25 mars à 21h

              Du 27 mars au 1er avril à 20h

Relâche les dimanches

Lieu : Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14 ou www.theatre-bastille.com

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