En miettes : les murs de l’insouciance

En adaptant librement les textes d’Eugène Ionesco intitulés Jacques ou la Soumission et Journal en miettes, Laura Mariani replonge avec malice dans l’enfance, à ce moment charnière où la perte d’insouciance peut survenir à tout instant. Avec ce spectacle hybride, elle crée sa propre histoire, au présent, entre rêve et réalité, pour contrer les angoisses liées à la mort qui animent les jeunes de tout temps, et plus fortement de nos jours.

en miettes
© Vincent Vandries

Camille a 15 ans. A l’âge où ses pairs sont en crise, le plus souvent avec éclats, lui est muré dans le silence, au grand dam de ses parents et du médecin. Il reste extérieur à leurs remontrances. Manière douce ou fermeté, rien n’y fait, l’adolescent ne réagit plus à rien. Immobile, c’est comme si l’escargot avait quitté sa coquille, sa conscience s’était détachée de son corps au fur et à mesure que ses parents tentaient de le ramener à la norme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : Camille doit devenir un adulte « comme il faut ». Sacha, une jeune fille singulière, semble alors être le seul remède possible.

En miettes est fabriquée telle une fable moderne. Il y a bien entendu une part de rêve, comme horizon d’évasion, pour parer aux angoisses de la réalité. Quitter l’enfance a quelque chose d’inquiétant comme tout inconnu qui se profile devant nous. Pourtant, on ne cesse de nous le rappeler : c’est normal et tout le monde y passe. Sorte de rite sociétal, il faut se soumettre à entrer dans ces carcans idéologiques et normatifs. Mais il n’y a rien de moins normé que l’existence humaine et Camille semble bien en avoir conscience. Il ne veut pas vivre, vieillir et mourir comme ses parents mais surtout, il a peur, « peur de ces murs infranchissables, de ce plafond sans ciel, de ce sol qui accroche et retient le moindre pas. ». Le temps qui passe, la mort qui se rapproche et entre les deux, un mur à franchir.

A sa sortie de résidence à La Manekine, Maison intercommunale des Cultures à Pont-Sainte-Maxence dans l’Oise avec qui elle entretient un compagnonnage de trois années, la compagnie La pièce montée présente sa création au Théâtre de Belleville. Sur le plateau, différentes figures se télescopent pour tenter d’enrayer la forme d’amorphisme dont souffre Camille. Il a quelque chose de monstrueuse dans le sens linguistique premier du terme, à savoir quelqu’un qui inquiète parce qu’il est anormal, différent.  C’est Emilien Janneteau qui tient ce rôle. Il est particulièrement émouvant dans sa période d’inertie et touchant lorsqu’il reprend contact avec le monde, par l’intermédiaire de Sacha, une jeune fille qui lui ressemble beaucoup. Vue comme un traitement singulier, Coralie Russier incarne une fille en marge de la norme. La comédienne nous renvoie une présence charismatique étrange et captivante, sensible et lumineuse, mystérieuse et atypique, comme c’était déjà le cas lorsque nous l’avions découverte dans Peer Gynt avec le rôle de Solveig en 2014 ou celui d’une mère en deuil tentant l’apaisement pour Les mains froides la saison suivante, deux créations sous la direction du jeune metteur en scène Nicolas Candoni. Ici encore, elle impressionne, subjugue, bouleverse par une douceur de jeu incomparable, toujours à fleur de peau, avec une justesse et une précision incroyables. Autour de ces deux jeunes perdus à la sortie de l’enfance gravitent les parents (délicat Sylvain Porcher et pétillante Ariane Blaise, également vue dans les mises en scène de Nicolas Candoni), le médecin (énigmatique Vincent Remoissenet) mais aussi le vieux (poignant Anthony Binet), sorte de miroir réflexif de Camille, qui incarne la métaphore de la vie, en grattant une petite fissure sur le papier peint comme on cherche une sortie de secours, une porte d’évasion menant à un ciel bleu, à un bonheur possible.

En miettes ouvre un questionnement passionnant sur comment avancer, s’épanouir, rêver, construire sa vie d’adulte et enfouir ses angoisses de finitude. Eugène Ionesco, roi de l’absurde, se révèle ici fin écrivain grâce à la sensibilité de Laura Mariani qui s’empare des textes avec pertinence et intelligence. Les paroles se croisent, s’emboîtent comme les pièces d’un même puzzle. L’adaptation montre une autre facette de l’auteur, portée sur scène avec gourmandise et profondeur. Un petit bijou textuel et scénique qui fait beaucoup de bien pour attendre autrement que tout change.


En miettes

Libre adaptation de Jacques ou la Soumission et Journal en miettes d’Eugène Ionesco

Adaptation et mise en scène : Laura Mariani

Avec : Ariane Blaise, Anthony Binet, Emilien Janneteau, Sylvain Porcher, Vincent Remoissenet et Coralie Russier

Durée : 1h

  • Du 7 au 18 mars 2017

              Mardi à 19h15

              Du mercredi au samedi à 21h15

Lieu : Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du temple, 75011 Paris

Réservations : 01 48 06 72 34 ou reservations@theatredebelleville.com ou www.theatredebelleville.com

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