La tragédie du roi Christophe : négritude haïtienne

Après s’être attelé à Une saison au Congo d’Aimé Césaire, Christian Schiaretti, directeur du TNP de Villeurbanne, revient à cet auteur pour aborder la négritude à travers une fulgurante fresque dont la mise en scène, bien qu’un peu trop sage et convenue, porte un regard politique et aiguisé sur l’Histoire avec un H majuscule du premier roi d’Haïti et de ses rêves d’égalité.

tragédie roi Christophe
© Michel Cavalca

Aborder la décolonisation n’est pas chose aisée, ni même les tentatives infructueuses d’instaurer une démocratie dans un pays étouffé par l’oppression. En ces temps d’actualité politique plus que brûlante, tyrannie et dictature reprennent leur sens premier et nous replongent dans un passé trouble. Pourtant, Aimé Césaire trouve le ton juste dans son texte qui est parfaitement compréhensible bien que passé par moment en force une fois porté à la scène, sans rien perdre de sa densité. Sous le talent de Christian Schiaretti, le long poème complexe devient limpide. Tandis que l’Histoire se heurte à de nombreuses dérives, il n’en est pas de même sur le plateau où les actions se succèdent avec fulgurance. Le début est quelque peu didactique ou du moins très pédagogique par un procédé de récit polyphonique mais cela apparaît comme nécessaire afin de saisir d’entrée de jeu tous les enjeux politiques de la pièce. Trente-sept acteurs-musiciens sur le plateau et pourtant, aucune difficulté à saisir l’identité de chaque personnage. En fond de scène, la musique jouée en direct permet d’apporter une vivacité supplémentaire au texte dilué mais éclairci d’Aimé Césaire.

Christian Schiaretti s’entoure de la même troupe que pour Une saison au Congo. Acteurs,  collectif d’Ouagadougou, Béneeré, chœurs africains…, ils sont tous là. Il créé des mouvements de foule intelligemment dirigés, nous rappelant le chœur antique des tragédies grecques. C’est propre, lisse et un peu trop convenu dans la mesure où rien ne sort des sentiers battus et qu’il n’existe pas de réelle prise de risque au cœur des tableaux imagés qui auraient mérités de gagner en profondeur et consistance en ajustant légèrement le poids donné à l’esthétisme. Cependant, tous les comédiens offrent une réelle implication, avec, en tête un Marc Zinga incandescent dans la peau d’Henri Christophe, premier roi d’Haïti, esclave cuisinier devenu général avant de gravir le dernier échelon en s’autoproclamant roi et despote. Face à lui, Mwanza Goutier est un étonnant Pétion, président de la République. A leurs côtés, Emmanuel Rotoubam Mbaide est un excellent Hugonin tandis que Rémi Yameogo nous touche dans la peau de Prézeau, le confident de Christophe, également homme à tout faire. L’Histoire d’hier reprend vie aujourd’hui et avec un brin d’audace, cela aurait été parfait pour acter la Révolution haïtienne. Chaque acteur, majoritairement à la peau noire, sont à quelques millimètres de toucher cette perfection du bout des doigts.

Avec ce premier volet du triptyque théâtral d’Aimé Césaire (dont le deuxième était Une saison au Congo), Christian Schiaretti monte La tragédie du roi Christophe avec fluidité et poésie pour servir la liberté au moyen de la servitude. La fresque historique se déploie avec générosité dans les costumes de Mathieu Trapplet et la scénographie de Fanny Gamet. Nous sommes touchés de voir cette parole africaine déclamée sur les planches avec autant d’envie de porter les couleurs de tout un pays et de ne pas faire sombrer dans l’oubli des pages obscures de l’Histoire. Espérons que le directeur du TNP poursuive sur sa lancée et qu’il clôture ce travail par une mémorable Tempête. Verdict dans quelques saisons.

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