Le quatrième mur : sur la ligne de démarcation

Les Traversées du monde arabe se poursuivent tout le long de ce mois de mars au Tarmac où a été présenté Le quatrième mur, une adaptation très personnelle de Julien Bouffier à partir du roman bouleversant de Sorj Chalandon qui a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens 2013. Il questionne le rapport au réel en partant de la volonté nécessaire de monter l’Antigone d’Anouilh à Beyrouth, en plein conflit, avec toute la charge émotionnelle que cela comporte.

Le quatrième mur
© Marc Ginot

Monter Antigone d’Anouilh sur une ligne de feu, de démarcation, en pleine guerre civile avec un roi chrétien, une héroïne palestinienne, des gardes chiites, un maronite… C’est la promesse que fait une jeune femme, étudiante en histoire et passionnée de théâtre,  à son ami Samuel, metteur en scène, malade dont le cancer épuise les forces, qui ne pourra porter ce projet de réunir sur une même scène différentes confessions et d’ethnies diverses, en faisant entrer le public des deux côtés du front. Mais que peut véritablement le théâtre contre la barbarie des hommes ? L’Art peut-il réellement faire tomber le quatrième mur ? C’est ce qu’interroge cette œuvre saisissante, créée à la Filature de Mulhouse, une pièce qui prend appui sur le roman de Sorj Chalandon et met en avant le personnage d’Antigone, « celle qui dit non ». Georges, le personnage principal est ici une femme et cela donne une autre dimension au projet, un autre regard aussi où les difficultés n’en sont que plus grandes dans un pays en guerre. Dans le Beyrouth des années 80, nul n’est en sécurité mais d’autant plus lorsque l’on est une mère, une occidentale, à la fois déterminée et effrayée par ce qu’elle découvre. C’est utopique mais nécessaire, vital même de tenter une parenthèse fraternelle au milieu de la violence.

Le quatrième mur propose une formidable mise en abyme théâtrale. La fiction se mêle à la réalité constamment, les deux se fondent l’une dans l’autre. Le Liban est surtout représenté en vidéo mais aussi par la présence physique de Diamand Abou Abboud sur le plateau. L’actrice libanaise est celle qui est retenue pour jouer Antigone. Elle est bouleversante à chacune de ses interventions. Vanessa Liautey apporte quant à elle une grande dose d’humanité de par son statut de femme. Nous assistons à de nombreux allers-retours entre l’écran et le plateau mais à aucun moment la vidéo n’est là comme artifice. Au contraire, les images ont dans cette création une pertinence exemplaire. Les comédiennes sur la scène sont comme piégées, emprisonnées de toutes parts au centre d’un conflit imagé. Elles sont condamnées à se battre pour faire triompher leur art sur la réalité, sur la guerre dont les projections nous serrent le cœur, sensation renforcée par la présence discrète de The Sound of Silence, chanson de Simon and Garfunkel, qu’interprète à cour Alex Jacob. La direction et la mise en scène de Julien Bouffier rend l’ensemble saisissant. Le quatrième mur, au théâtre, est ce qui délimite le réel. C’est un peu comme une ligne de démarcation sur un champ de bataille.

Tout se joue derrière une toile tendue qui sert d’écran. On y voit des images de Beyrouth, du Liban, des premières répétitions sur le toit d’un immeuble. Se battre pour des valeurs et utiliser le théâtre du monde comme pierre à l’édifice de la paix, voilà une noble cause dont rêve bon nombre de metteurs en scène. Il émerge du chaos la volonté de faire tomber bien plus que ce fameux quatrième mur en abolissant toutes les frontières pour aplanir les conflits. Le récit final, celui de la découverte du corps d’Imane, avec la description des mutilations affligées par ses bourreaux par des mots tranchants, dévastateurs comme les balles sifflant sur les champs de bataille, ouvre les vannes de nos yeux. Les larmes coulent et viennent s’échouer sur nos joues comme des grenades aux pieds d’innocents. En proposant de voir Le quatrième mur dans la cadre des Traversées du monde arabe, il y a l’envie de construire un rêve ensemble, de faire changer le monde. La tragédie, la guerre, le réel, la fiction, tout s’harmonise dans une pièce qui va crescendo dans l’émotion et nous met le cœur au bord des yeux. On y aborde le décalage entre nos petits problèmes et conflits du quotidien avec notre entourage, nos enfants, nos amis et la réalité du monde, la guerre, la nécessité de sauver sa peau, notamment grâce à la présence de la petite Nina Bouffier.

Le quatrième mur est un engagement bouleversant qui nous marquera durablement et qui nous montre cette évidence que le théâtre est le seul lieu de refuge qu’il nous reste, accessible, nécessaire, que ce soit ici ou ailleurs, hier ou maintenant.

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