Le retour d’Ulysse dans sa patrie : odyssée pop et pailletée

Contrairement à ce que le titre laisse supposé, c’est Pénélope, symbole de l’amour conjugal qui se trouve au centre de cette œuvre. Alors quoi de mieux que deux femmes pour envisager la figure féminine autrement, faire jaillir la parole et raconter des histoires antiques à un public d’aujourd’hui ? Tandis qu’Emmanuelle Haïm s’est occupée de la partition très libre et exaltante de l’opéra de Monteverdi, Mariame Clément s’est attelée au livret. L’alchimie génère une production foisonnante, à la fois pop et pailletée, graphique et émotionnelle, humaine et mythique.

Le retour d'Ulysse
© Vincent Pontet

Durant dix ans, Ulysse est parti combattre et s’est fait un nom au cœur de la Guerre de Troie. Mais le héros a mis autant de temps à revenir chez lui, à Ithaque, dans sa patrie. Pendant deux décennies, son épouse, Pénélope, a régné par intérim et l’a attendu, fidèlement, patiemment, au rythme de journées sensiblement identiques les unes aux autres comme en témoigne merveilleusement bien son monologue poignant donné en ouverture. On peut y lire aussi bien l’attente que le désespoir, la lassitude et le poids de l’absence. L’opéra de Monteverdi, écrit à Venise en 1640, à une origine un peu floue. Nous sommes au début du genre et le livret ne correspond pas intégralement à la partition. Qu’importe ! Emmanuelle Haïm et Mariame Clément se sont emparées de concert de cette œuvre pour la porter à la scène avec sensibilité et audace.

Mettre en scène Homère : voici un sacré défi. De par son côté mythique et intemporel, l’exercice à de quoi impressionner. Forte de ses expériences opératiques (elle a monté une trentaine d’opéras) et de son cursus en arts plastiques, Mariame Clément propose un regard décalé et fort sur le livret. Une fois passée la difficulté du prologue qui fait intervenir quatre personnages abstraits (la fragilité, la fortune, l’amour et le temps) qui dissertent durant dix bonnes minutes sur le sort des humaines, elle témoigne d’une lecture consciencieuse. Elle jongle avec une grande habileté entre les différents lieux et le mélange des genres. Que l’on soit au Palais, dans la nature ou chez les Dieux, nous suivons parfaitement l’action, non linéaire. Le rivage est symbolisé par un rideau sur lequel on peut voir une mer calme qui passera d’une envie d’ailleurs en ouverture à un horizon commun dans la scène finale. Afin de distinguer les humaines et les Dieux, Mariame Clément choisit de placer l’Olympe dans une taverne en hauteur, tandis que Minerve descendra de son char flottant dans les airs. A l’aide d’une scénographie dense et surprenante signée Julia Hansen, elle ose et risque tout, des paillettes aux plumes en passant par les strass et le visuellement marquant. Elle fait exister le côté magique grâce aux lumières de Bernd Purkrabek qui se reflètent sur un rideau argenté qui disparaît en symbiose avec ce qui était moins concret et hors du temps. Ce qui étonne, c’est justement cette gestion du temps qui passe. Lorsqu’Ulysse revient au Palais, il ne reconnaît rien. Attachée à ce détail, elle distille des changements percutants : elle installe un distributeur de boissons dans le hall du palais et compare les prétendants pétrifiés en pierre à un enfer touristique. Quand à la scène de massacre, c’est un côté pop, too much et très rapide qui permet de l’exprimer à l’aide de grandes pancartes aux couleurs vives comme dans les comics, sur lesquelles figurent des onomatopées. Mariame Clément propose une mise en scène scintillante, pertinente et habile qui trouve le ton juste entre le mythe et l’humain, l’antiquité et le tragique et le comique, le concret et l’abstrait, le magique et le réel.

Du côté de la fosse, l’orchestre restreint du Concert d’Astrée nous enchante auditivement avec des instruments que nous avons peu l’habitude d’entendre à l’opéra tels que la dulciane, l’ancêtre du basson mais avec un son beaucoup plus doux ou encore la harpe double qui permet d’explorer moins de tonalité mais avec également des sonorités proches de la caresse. On y retrouve également le lirone, des luths, des cornets, une viole de gambe ou encore deux clavecins. La musique, très sensuelle et charnelle, se fait légère, envoûtante. Sa direction ultra précise et rigoureuse permet une extrême cohérence de l’ensemble, entre la partition d’origine et les transitions additives. Son implication permet de sublimer le plateau vocal, excellent bien qu’inégal. Magdalena Kožená est une Pénélope touchante qui se montre même poignante à sa première apparition, dans son lit conjugal d’un blanc virginal, désespérément vide. Son duo d’amour (le seul de l’œuvre) avec son époux retrouvé est bouleversant. C’est Rolando Villazón qui incarne le héros Ulysse. Malheureusement, sa voix mal assurée dans les premières notes témoigne d’un récent virus qui ne semble pas avoir totalement quitté son corps. C’est donc un ténor en demi-teinte, fragilisé et en petite forme qui, métamorphosé en vieillard par les Naïades, revient récupérer sa place. En contrepartie, Mathias Vidal est un solide Télémaque. Le fils est étonnant dans la scène de reconnaissance d’avec son père. Katherine Watson est une Junon épatante en tenancière du bar de l’Olympe, sorte de PMU divin tandis que Jörg Schneider est un Irus adepte des fast-foods,  rêvant aussi fort d’un hamburger que Pénélope de son mari.

Avec Le retour d’Ulysse dans sa patrie version Mariame Clément, nous assistons à un autre regard, plus féminin et décalé, de l’œuvre de Monteverdi. Cela donne un résultat osé et audacieux mais aussi parfaitement assumé, faisant entendre différemment cet épisode mythique. Plus que jamais, Pénélope est en chaque femme et l’odyssée est rarement entrée aussi bien en résonnance avec notre monde actuel que dans cette création hybride et passionnante.

En marge de cette création coproduite par le Théâtre des Champs-Elysées, l’Opéra de Dijon et le Staatstheater Nürnberg, un projet Transmedia a vu le jour afin d’accompagner les représentations. Réunissant cent-vingt étudiants, trente enseignants et vingt artistes, cette aventure innovante a permis un autre voyage dans cette Odyssée, que ce soit à travers un Blog, une bande dessinée numérique, un onguent ou encore un parfum créés spécialement pour l’Odyssée de Pénélope, le dispositif est à retrouver dans le hall du Théâtre ainsi que sur les Réseaux Sociaux, à travers une exposition , une senteur, une page arrachée d’un journal…


Le retour d’Ulysse dans sa patrie

Opéra en un prologue et trois actes de Claudio Monteverdi

Livret : Giacomo Badoaro, d’après l’Odyssée d’Homère

Mise en scène : Mariame Clément

Direction musicale : Emmanuelle Haïm

Scénographie : Julia Hansen

Durée : 3h50 avec entracte au bout de 2h

Avec : Anne-Catherine Gillet, Bernd Purkrabek, Callum Thorpe, Elodie Méchain, Emiliano Gonzalez Toro, Isabelle Druet, Jean Teitgen, Jörg Schneider, Katherine Watson, Kresimir Spicer, Lothar Odinius , Maarten Engeltjes, Magdalena Kožená, Mathias Vidal, Rolando Villazón et le Concert d’Astrée

  • Du 28 février au 13 mars 2017

Mardi 28 février à 19h30

Vendredi 3 mars à 19h30

Lundi 6 mars à 19h30

Jeudi 9 mars à 19h30

Lundi 13 mars à 19h30

Lieu : Théâtre des Champs-Elysées, 15 avenue Montaigne, 75008 Paris

Réservations : 01 49 52 50 50 ou www.theatrechampselysees.fr

  • Lundi 13 mars 2017 à 20h00

Opéra visible pendant un an sur le site Culturebox

  • Dimanche 26 mars 2017 à 20h00

Diffusion sur France Musique

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