Timon d’Athènes : noble cœur

En cette période électorale où les masques tombent, la pièce Timon d’Athènes de William Shakespeare passerait presque pour le reflet artistique de notre société. En s’emparant de cette œuvre, Cyril le Grix porte à la scène la parole d’un riche naïf et utopique que la frivolité a mené à sa perte. Dans une traduction éclatante et débarrassée de tout le superflu, nous sommes riches de cette belle représentation de ce qu’est véritablement le genre humain.

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Timon est riche, autant qu’il est généreux envers ses amis. Aveuglé par son or, il ne voit pas qu’il est en réalité entouré de flatteurs qui ne pensent qu’au profit. Se refusant à tout pouvoir, il déplore sa fortune, attestant que l’argent n’est pas le ciment de son existence : « qu’est-ce qui nous appartient vraiment sinon la richesse de nos amis ? » mais va vite déchanté quand du fond de sa misère,  ses prétendus amis ne lui sont d’aucun trésor. Demandant une aide financière, il envoie Flavius, son fidèle intendant, quémander secours pécuniaire mais ne récoltera que des refus, motivés par des prétextes vains, parfois absurdes, mais toujours justifiés selon leurs auteurs. Abandonné de tous et développant une haine de l’humanité, le pauvre Timon va donc choisir l’exil comme linceul. Quelle autre récompense aurait pu se montrer à la hauteur de l’offense dans cet univers d’ingratitude ?

Nous ne cessons de le clamer : Shakespeare était un visionnaire. Il nous parle aussi bien de son époque que de la notre et très certainement de celle qui viendra. Dans cette pièce politique, le dramaturge s’emploie à décrire une autre forme de violence qui, ici, n’est pas sanglante mais humaine, intime, presque invisible. Le mal s’appelle la trahison dans ce Timon d’Athènes qui résonne étrangement avec notre actualité politique et notre système économique, reposant sur des dettes creusées par l’avarice et l’avidité. Le dicton dit que les bons comptes font les bons amis et à l’heure du bilan, il ne faut pas avoir fait Maths Sup pour s’apercevoir qu’il n’y a rien dans la balance. Donner à la légère mais noblement et au final ne rien avoir en retour, voilà bien une blessure qui peut mener au naufrage d’un cœur pur.

Sur le plateau, Karim Touré, Florent Hinschberger et Jon Lopez de Vicuna jouent en direct une musique qui accompagne parfaitement l’intrigue et en souligne intelligemment les nuances de la tension dramatique. La scénographie de Benjamin Gabrié oppose les deux parties distinctes de la pièce. Le faste du début est représenté par une imposante toile de maître sur laquelle on peut y voir la réussite d’un souverain très entouré. Lorsque ce symbole de gloire s’effondre, il laisse place à une embarcation de fortune, la proue d’un petit navire de bois, échoué sur un rivage que l’on imagine désert. C’est l’allégorie du naufrage fiscal de Timon. L’or trompeur n’a d’égal que le mépris de sa valeur humaine quand celle pécuniaire s’épuise. Les images produites sont d’une grande beauté avec une certaine dimension de pureté. Rien n’est superflu, tout n’est qu’essentiel dans cette sobre mise en scène de Cyril le Grix.

La plupart des acteurs de cette version scénique de Timon d’Athènes sont issus du Cours Florent. Patrick Catalifo est époustouflant dans le rôle éponyme. Léger dans la première partie, à la limite du grotesque et du ridicule dans la générosité exemplaire et son gaspillage excessif, aveuglé par la naïveté, son jeu gagne en intensité et en émotion dans la seconde partie lorsque sa voix grave se charge d’une haine véhémente envers l’humanité toute entière. Poussé à l’exil par des amis dispersés, il fait preuve d’un bel abattage à travers un jeu profond et expressif. A ses côtés, Xavier Bazin est un Flavius empathique. Le brave serviteur essuie une série de refus sans se décourager, allant jusqu’aux thermes ou à une partie de tir aux pigeons pour tenter de remplir d’or sa boite scintillante qui tinte inlassablement dans le vide. Avec une justesse exemplaire, il anime son personnage qui est vrai, sincère, honnête et fait preuve d’une bonté d’âme qui ne spécule pas. Il incarne la fidélité et la générosité humaine, celle qui ne peut se monnayer ou se quantifier. Jérôme Keen, quant à lui,  est remarquable dans son interprétation d’Apémantus, l’éternel insatisfait au langage acerbe et au caractère teigneux. Autour d’eux, toute la distribution s’attache à aller à l’essentiel et à faire résonner les mots précis et pertinents du texte.

Voilà, il en est ainsi : Timon a fini de régner mais il continue de raconter son histoire et de nous éclairer sur ses enseignements. Non, nous ne sommes pas riches de nos amis lorsque ces derniers n’en sont pas. Comme dit le sage Flavius, « mieux vaut ne pas avoir d’amis que des amis voraces ». Quand un monument de bienfaits tombe dans la déchéance, seule la solitude peut contrer la chaude étreinte de la fortune, celle qui mène à la débauche, à la luxure, à la corruption. D’ailleurs, « personne n’échappe à la corruption ». Nul doute que Shakespeare se serait délecté de notre actualité politique et des dossiers brûlants exhortés par Fillon, Macron ou Mélenchon, des envieux et désireux de pouvoir qui se laissent guider par tout ce qui brille au détriment des valeurs humaines émanant du cœur. « Promettre, c’est exactement dans l’air du temps […], c’est très noble, c’est très d’actualité ». A nous aussi ce monde fou donne la nausée, et l’ingratitude des hommes de nature mesquine nous appelle à la prudence et à la fuite. Fort heureusement, le théâtre est là pour contrer ces sociétés où l’honnêteté et l’amour ne veulent plus dire grand-chose.

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Timon d’Athènes

Texte : William Shakespeare

Traduction : Jean-Claude Carrière

Adaptation et mise en scène : Cyril le Grix

Avec : Patrick Catalifo, Xavier Bazin, Philippe Catoire, Thibaut Corrion, Thomas Dewynter, René Hernandez, Maud Imbert, Jérôme Keen, Alexandre Mousset, Carole Schaal et la participation artistique du studio d’Asnières – ESCA : Aksel Carrez, Ghislain Decléty, Valentin Fruitier, Thomas Harel, Jérémy Hoffman-Karp

Musiciens : Karim Touré, Florent Hinschberger et Jon Lopez De Vicuna

Durée : 2h

  • Du 2 mars au 2 avril 2017

               Du mardi au samedi à 20h

               Dimanche à 16h

Lieu : Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, Route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36 ou www.la-tempete.fr

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