Empire : auscultation du monde

En ce mois de mars 2017, Milo Rau est à l’honneur aux Amandiers de Nanterre puisqu’il y présente deux pièces fortement attendues. Avec Empire, il propose un théâtre-documentaire qui s’appuie sur les témoignages pour clore sa trilogie consacrée à l’Europe d’aujourd’hui. Mêlant histoire personnelle et fiction théâtrale, antiquité et tragédie actuelle des migrants, il bâtit son propos sur les champs de bataille pour célébrer le mariage de l’avenir et du passé dans un présent incertain en frappant un grand coup, une nouvelle fois.

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© Marc Stephan

Le metteur en scène suisse Milo Rau avait ouvert sa trilogie consacrée à l’Europe par The Civil War qui questionnait Tchekhov et le drame bourgeois et par The Dark Ages qui versait dans le drame politique à travers le regard de Shakespeare. Les deux spectacles ont également été présentés à Nanterre-Amandiers les saisons passées. Aujourd’hui, il vient y mettre un point final avec Empire, en lien avec le drame antique, pièce créée le 1er septembre 2016 au Theater Spektakel de Zürich. Tout commence dans une cuisine surmontée d’un écran, au revers pivotable d’un bâtiment délabré possédant un balcon pour surplomber et observer le monde, d’où viendront saluer les comédiens. Trois hommes et une femme s’y installent. Ils se présentent : Maia Morgenstern est roumaine, Akillas Karazissis est grec. A leurs côtés se trouvent Rami Khalaf, un syrien et Ramo Ali, un kurde. Tous les quatre sont devenus acteurs mais ce n’est pas là l’intérêt de la pièce. Ce qui nous intéresse, c’est leur parcours, le chemin qu’ils ont suivi pour en arriver là. Ils évoquent leur famille, leur enfance et rapidement atteignent leur exil, physique ou intérieur, provisoire ou sans retour.

Empire est construit en cinq parties. La première, La théorie de l’évolution, revient sur le parcours personnel de chacun avant de glisser vers les Exils en deuxième partie. Au centre de la pièce, c’est la Ballade d’un homme ordinaire mais très vite, la quatrième partie pointe le bout de son nez pour aborder la douleur. Ce chapitre, intitulé Sur le deuil, est selon nous l’épisode le plus fort, le plus marquant de la soirée. Interrogeant ce qu’est un acteur et comment il se construit, on arrive très vite à l’évocation du père avant que le défilé de photos d’hommes morts dont le visage est déformé par la torture ne vienne nous poignarder le cœur et nous précipiter au bord du malaise. Enfin, une forme d’espoir semble émerger avec l’ultime partie, Retour au pays. Place cette fois aux émotions fortes, touchant aussi bien à l’intime qu’à l’Antiquité. L’auscultation du monde est complète, toujours au plus près du réel.

L’espace scénique est ici redéfini. Prisonniers de la cuisine, les quatre acteurs sont filmés en gros plans. Presque immobiles, face caméra, ils se livrent, se distribuent la parole, s’écoutent, se découvrent. Nous sommes réellement dans le théâtre-documentaire, celui qui n’a besoin d’aucun enrobage pour captiver et marquer les spectateurs par un texte puissant. La vidéo est bien évidemment omniprésente et les plus puritains trouveront que ce n’est presque plus du théâtre et que cela peut éloigner de la volonté de se raccrocher à l’Antiquité mais il n’en est rien. Tout est très juste, maîtrisé dans ces confessions épiques et bouleversantes qui ouvrent la porte à une myriade de questionnements. Il y a l’ancien et le moderne, l’intime et l’universel, la parole et le silence. Nous sommes saisis par la sensibilité exprimée avec retenue, par cette forme choisie qui peut rapidement nous agacer si elle ne se montre pas pertinente. Ici, Milo Rau évite tous les écueils et accouche d’un spectacle vivant, poignant, inclassable. Il bouleverse le théâtre dans une Europe en constante oscillation. C’est fort et brillant. Empire dérange, captive, interroge.

Avec sa trilogie, Milo Rau délimite les frontières d’un nouvel Empire sur l’Europe d’aujourd’hui qui sombre peu à peu dans l’Antiquité que l’on croyait révolue. Pourtant, la tragédie est là, latente, au cœur du mythe européen. A travers les récits biographiques de quatre comédiens, une fresque émane du chaos, marquée au fer rouge par la mort, la guerre, la persécution et l’exil. Comme dans la tragédie grecque, nous assistons à de nombreuses crises fragilisant les fondations jusqu’au ce point tangible où l’on sait que le futur reste à inventer, à imaginer et à vivre. Comme Agamemnon revenu chez lui après la guerre de Troie, juste avant que la tragédie ne commence (dont Akillas Karazissis cite d’ailleurs les premiers vers pour clore Empire), il faut se montrer reconnaissant d’avoir été guidé jusque là. Tout peut maintenant débuter. Dans chaque destin se trouve l’universel et la pièce s’en empare parfaitement pour parler au plus grand nombre. Empire, c’est cette nouvelle Europe dont il va bien falloir pousser les portes à un moment charnière pour la découvrir, l’appréhender, la conquérir, malgré notre sentiment d’impuissance.

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Empire

Conception, texte et mise en scène : Milo Rau

Avec : Ramo Ali, Akillas Karazissis, Rami Khalaf et Maia Morgenstern

Durée : 2h

  • Du 1er au 4 mars 2017

Mercredi et vendredi à 20h30

Jeudi à 19h30

Samedi à 18h30

Lieu : Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92022 Nanterre

Réservations : 01 46 14 70 00 ou www.nanterre-amandiers.com

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