Julien Condemine : « La captation renforce la dramaturgie d’une pièce »

L’été dernier, un soir, au bar du IN, en plein Festival d’Avignon, nous avons fait la connaissance d’un charmant jeune homme. Engageant évidemment la conversation sur le théâtre, nous avons exprimé notre avis virulent sur les captations, sans savoir que Julien Condemine exerçait ce métier, notamment sur les créations de Thomas Jolly. Pas rancunier, il a accepté notre invitation à poursuivre le débat sur Paris et nous a accordé une interview très instructive à ce sujet. Retour sur cette belle rencontre qui nous livre les secrets du monde de la création visuelle.

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© DR

Julien, peux-tu nous raconter quelle formation tu as suivie pour exercer ton métier qui consiste à réaliser des captations ?

Mon parcours est assez atypique ! J’ai toujours été fasciné par le spectacle vivant. J’ai baigné très tôt dans la musique dans la région d’Arcachon où je pratiquais le trombone au sein d’une harmonie. J’en appréciais le côté « détente » et le travail d’équipe car je réalisais en parallèle un parcours de gymnaste qui s’accompagnait d’une grande discipline, et d’une certaine solitude. Je n’ai finalement pas adopté la voie d’athlète professionnel, préférant m’orienter vers un domaine nouveau, étant curieux de nature. C’est au sein du BTS audiovisuel de Bayonne que j’ai été retenu pour commencer une formation de technicien vidéo. Je n’avais pas forcément pour perspective de filmer du théâtre, de la musique ou même de la danse, mais j’ai eu la chance de monter à Paris et de faire les bonnes rencontres !

Une fois à Paris, quelles ont donc été ces bonnes rencontres ?

Tout a commencé à la Compagnie des Indes. C’est une boîte de prod qui touche à tous les domaines artistiques. Ma sensibilité à la musique et au mouvement du corps m’a tout de suite dirigé vers la danse ! J’avais trouvé un domaine d’expression qui me touchait profondément et je ressentais le besoin de l’exprimer en images. Je me suis d’ailleurs essayé à la danse contemporaine ce qui m’a beaucoup plu. Mon premier poste d’assistant de post-production m’a permis d’apprendre à maîtriser tous les outils techniques qui permettent la réalisation d’un film : de l’importation des rushes à sa livraison. Au bout de six mois, voyant que je m’intéressais beaucoup à leur catalogue (j’avais fouillé dans leurs archives et visionné plus d’une centaine de leur captations théâtre et danse), Gildas le Roux, le producteur, m’a confié la réalisation d’un film de danse à partir d’une chorégraphie de Pedro Pauwels. J’ai accepté non sans appréhension mais avec une grande excitation. Le tournage s’est très bien passé, j’ai fait le montage et le film a reçu un excellent retour aussi bien auprès du producteur que du chorégraphe et des diffuseurs. C’est ainsi que j’ai commencé à croire en ma vocation pour la réalisation.

Mis à part tes penchants artistiques, d’autres domaines t’ont attiré ?

Oui ! J’ai été sollicité par Adrian Maben (réalisateur du film des Pink Floyd à Pompeï) à la suite d’une collaboration à la Compagnie pour monter son documentaire sur Duch, le terrible directeur de la prison S21 au Cambodge. Cela représentait tout de même un an de montage. C’est ainsi que j’ai pris mon envol et décidé de quitter la Compagnie des Indes. Aujourd’hui, je réalise plusieurs films en freelance, aussi bien en France qu’à l’étranger. Je continue à accepter certains montages comme pour Adrian Maben ou Roberto Maria Grassi, mais sinon je me consacre à la réalisation.

La Piccola Familia a fêté récemment son dixième anniversaire. Tu travailles beaucoup avec eux. Interviens-tu pendant les phases de création ou arrives-tu en bout de chaîne, lorsque tout est fini, pour voir ce que tu peux capter ?

Avec Thomas Jolly, c’est une histoire particulière qui a commencé avec Henri VI dont la première était à Avignon en 2014. La Compagnie des Indes a eu une demande très tardive de France Télévisions pour diffuser en direct cette épopée qui dure dix-huit heures ! Le producteur, après avoir étudié la possibilité de monter cette production, propose à Roberto Maria Grassi (mon binôme attitré) et moi de co-réaliser. La première rencontre avec Thomas était plutôt étrange… En arrivant, on découvre qu’il n’aime pas les captations, et qu’il n’est pas enchanté qu’on lui impose deux réalisateurs qu’il ne connaît pas. Puis nous assistons à la représentation générale… Et là… Bim… On prend conscience de la complexité de la chose !!! À moins de trois semaines du tournage en live à Avignon, il fallait trouver une nouvelle méthode de travail car sur un tournage lamba on passe environ dix jours à préparer un spectacle de deux heures. On a relevé le challenge, et impliqué Thomas en l’invitant à venir au montage. En trois semaines, il a été conquis par les possibilités qu’offre un montage et nous avions créé un vrai rapport de confiance. Sur Richard III, j’étais présent dès le processus de création à Rennes auquel j’ai participé en réalisant les vidéos qui étaient projetées sur scène. La captation s’est ensuite faite au Théâtre de l’Odéon, en toute sérénité car je possédais déjà toutes les clés de la pièce.

Nous prévoyons de tourner une version sans public, presque cinématographique, de son spectacle Le radeau de la méduse [présenté aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon du 15 au 30 juin 2017, ndlr]

Aujourd’hui, Thomas collabore avec de grandes scènes d’opéra. J’ai suivi Fantasio au Châtelet (produit par l’Opéra Comique) depuis les premières représentations jusqu’au live de Culturebox et fait connaissance avec la scène lyrique. De même avec Eliogabalo au Palais Garnier, où j’ai découvert la musique baroque et fait la rencontre marquante du chef argentin Leonardo Garcia Alarcon avec qui j’entame aussi une vraie collaboration.

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© DR

Concrètement, comment se passe une captation ?

La captation, c’est un travail d’équipe. Tout d’abord le ou la scripte va jouer un rôle majeur. C’est elle (oui… il y a plus de femmes que d’hommes qui font ce métier !) qui va reporter sur le texte ou sur la partition toutes les indications de mise en scène et la conduite de chaque caméra. Il faut décider du nombre de caméras nécessaires, entre six et douze, du type d’objectif, de la nécessité d’une machinerie (travelling, grue…)… Viennent ensuite les cadreurs, le directeur de la photographie et l’ingénieur du son.

Après avoir vu et enregistré le spectacle en plan large fixe, on établit un plan de caméra en fonction des contraintes du lieu. Avec la scripte, on se lance dans le « découpage ». Par exemple, pour Richard III, on sait que la caméra 1 va faire un gros plan de la main pour l’ouverture de la trappe, que la 7 en fera aussi un mais sur le visage, tandis que la 2 fera un plan plus large… La scripte note tout cela ainsi qu’un relevé de mise en scène : à tel mot, nous savons que tel comédien va sortir et qu’un autre va entrer, qu’il va y avoir un changement de décor, une bascule lumière… Le jour du tournage, c’est sa voix qui dirige les cadreurs. Chaque action doit leur être rappelée car un acteur qui s’assoit ce n’est pas si facile à suivre lorsqu’on le filme en gros plan !

Et pour un live ?

Dans le cas d’un direct, on note aussi tout le découpage plan par plan, c’est-à-dire que l’on va commencer par la caméra 7, puis après tel mot (ou note) ce sera la 2, puis la 3… C’est la «  toppeuse » qui me rappelle tout ça le jour du direct : elle suit le texte ou la partition et me dit : « à suivre la 7… Top la 7, à suivre la 2… Top la 2… » après avoir vérifié que le plan est bon j’appuie sur le bouton qui met la caméra à l’antenne ! Quand arrive le jour du tournage, il y a une armée de techniciens qui arrive pour installer les caméras, les micros, les câbles, la régie… De mon coté, avec la scripte, nous passons entre trois et quatre heures avec tous les cadreurs pour présenter le projet, les personnages, l’histoire et raconter ce que chacun va faire.

On a deux tournages : le premier est une répétition pour voir si le découpage fonctionne. En général, il y a un jour entre les deux tournages, pour pouvoir corriger et améliorer. C’est une écriture différente qu’une captation ordinaire où je peux changer les emplacements de certaines caméras entre les deux tournages et ainsi, multiplier les axes pour avoir plus de matière pour le montage.

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© DR

Opéra, théâtre, danse, concert… As-tu une préférence disciplinaire en captation ?

Je crois que j’ai une préférence pour la danse… mais plutôt en recréation (tournage sans public, et pas forcément sur un plateau…). Mais ce que j’aime avant tout c’est justement la variété. Quand je fais beaucoup de théâtre, la musique me manque, et inversement, quand je ne fais que de la musique, le théâtre me manque ! Et là je te réponds la danse car ça commence à faire longtemps que je n’en ai pas fait et que cela me manque peut-être ! Mais j’ai aussi l’impression que je prends goût à l’opéra ! C’est le croisement du théâtre, de la musique et de la danse ! Et ce que j’aime dans tout les cas, c’est ce qu’il y a avant : filmer et rendre compte du travail de création.

Abordons un point de discorde. A quoi sert exactement une captation ?

Je dirais que c’est principalement pour la Mémoire, les Archives ! Dans cinquante ans, on sera content de revoir une pièce de théâtre qui a été jouée. Cela sert aussi aux étudiants, aux chercheurs, aux journalistes… Et cela sert aussi au spectacle même : contrairement à ce que l’on pourrait croire, le fait de voir un spectacle en vidéo donne envie d’aller le revoir en vrai ! Et puis il y a la diffusion en direct, de plus en plus développée via internet (Culturebox la plateforme de France Télévisions, ou encore Arte Concert) qui permet aux comédiens / chanteurs de jouer devant des milliers de personnes ! (Et par exemple sur Eliogabalo, de par le casting international, les familles des chanteurs et les fans étaient ravis de suivre une représentation de chez eux en Argentine, aux Etats-Unis, en Allemagne…)

Soyons francs : la captation, pour découvrir un spectacle, ce n’est pas l’idéal… Qu’en penses-tu ?

Tu perds des choses mais tu en gagnes d’autres. Quand tu es au dernier rang ou au premier rang, tu n’as pas le même regard. La captation permet de mettre en lumière des petites choses qui donnent une autre vie à la pièce comme par exemple une expression, une larme qui coule… C’est vraiment un autre regard en gardant les intentions du metteur en scène. Si je prends en exemple le travail que je fais avec Thomas Jolly, on rajoute beaucoup de plans de coupes, de plans de réactions… Un retournement et un regard, ça raconte quelque chose quand tu le mets au montage, au bon moment. Dans la salle, le spectateur n’avait peut-être pas fait attention à ce détail. La captation peut donner des clés pour la suite et renforcer la dramaturgie. Mais après, je suis d’accord avec toi, regarder le théâtre sur un écran, ça peut ne rien rendre mais quand l’histoire est vraiment prenante, et que le spectacle prend vie, alors je trouve ça fascinant.

Face à une captation, n’as-tu pas cette sensation de perdre la notion de spectacle vivant ?

Oui et non… Je suis bien conscient que tu n’as pas du tout la même perception dans un fauteuil de théâtre que chez toi, tu ne sens pas la présence et la fragilité du comédien à quelques mètres de toi, tu ne reçois pas les vibrations de la musique dans ton corps, tu n’es pas ébloui par les lumières… Mais quand tu regardes une captation, tu n’as pas la sensation de regarder du cinéma ; tu sens qu’il y a un truc vivant, fragile, tu sens que les comédiens ne sont pas seuls face à une caméra, qu’ils jouent pour un public. Et c’est comme les enregistrements de disques : les maestros ou les solistes enregistrent plusieurs prises et font ensuite du montage pour arriver à une version qui, à ce moment, leur plaît et c’est une version que l’on n’entendra certainement jamais en concert, mais cela ne veut pas dire que ça va être moins bien. La captation c’est pareil : c’est une version et un point de vue d’un spectacle pris à un certain moment, avec des artistes qui ont conscience que c’est filmé !

Quel regard portes-tu sur le spectacle vivant en général ? Quel type de spectateur es-tu ?

Très bon public !!! Quand j’étais à la Compagnie des Indes, je voyais trois pièces par semaine. Au début, j’étais un spectateur comme tout le monde mais en devenant réalisateur, j’ai commencé à voir les spectacles un peu différemment… Je commençais à voir tout le temps le coté technique et à avoir des idées de tournage : il faudrait mettre une caméra ici pour ce moment, une autre là serait bien pour ça… bref… J’arrivais moins à rentrer dans l’histoire ! Maintenant ça va un peu mieux, j’arrive à regarder un spectacle à peu près normalement et à prendre les émotions transmises sans vouloir mettre des caméras partout ! Je suis très curieux et il est très rare que je trouve un spectacle complètement nul. Il y a toujours un truc qui me plaît dedans, un costume, une lumière, une intention… J’arrive toujours à trouver du positif !

Avignon 2017 : réalité ou fiction ?

Avignon, peut-être Aix-en-Provence ! Il va falloir choisir entre ma nouvelle passion pour l’opéra et mon attachement au théâtre. Ou peut-être ne pas choisir et me laisser porter par les rencontres… A suivre !

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