MayDay : autobiographie d’une criminelle

Prenant appui sur le texte de Dorothée Zumstein, la jeune metteure en scène Julie Duclos est partie sur les décombres de l’enfance en ruines d’une criminelle, Mary Bell, étrangleuse récidiviste d’à peine dix ans. Remontant le fil des souvenirs et à travers le portrait intergénérationnel des femmes de sa famille, la meurtrière adulte livre une sombre autobiographie du crime en racontant son « histoire pour savoir ce qu’il y a dedans ».

mayday
© Jean-Louis Fernandez

Kate tricote chez elle, l’air de rien mais en réalité, elle se terre, somnole à n’importe quelle heure du jour et de la nuit à cause de ses médicaments et sursaute à la moindre sonnerie, que ce soit celle de la porte ou du téléphone. Néanmoins, elle vient de prendre une décision qui a pour but de la libérer de cette prison mentale dans laquelle elle est enfermée depuis ses dix ans, et même bien avant : « Il faut lui ouvrir la porte. On va la faire cette interview. ». Alors, face caméra, elle entreprend de faire remonter à la surface l’origine du diable au corps qui la hante depuis si longtemps, avant même qu’elle soit surnommée « l’enfant de Satan » et que les médias titrent « l’étrangleuse a dix ans » comme une accroche vendeuse d’un sordide fait divers.

Décembre 1968. Dans le nord de l’Angleterre, à Scotswood, une affaire fait grand bruit : une fillette de onze ans tout juste est jugée pour un double homicide sur des garçonnets à peine plus jeunes qu’elle. Est-ce vraiment pour une fête non souhaitée un 25 mai que l’on en vient à étrangler un innocent ? La petite criminelle est maintenant grande, a purgé sa peine de prison, payé sa dette à la société comme on dit, est devenue maman, et vit sous une fausse identité tout en étant incapable de se reconstruire tant que le passé la hante. Son enfance, sa mère, sa grand-mère… Tout est là, latent, en elle, et danse dans son corps comme des silhouettes fantasmagoriques. Et si le Diable était là depuis plusieurs générations, sur tous les membres de la lignée féminine où l’homme semble avoir été banni ? MayDay se présente alors à la fois comme une autobiographie d’une criminelle et une autopsie du mal.

Sur scène, Marie Matheron est une May adulte bouleversante. D’une incroyable justesse, elle incarne parfaitement cette femme tourmentée qui aspire à un présent et un futur apaisés sans savoir comment y parvenir. Avec beaucoup de sobriété, elle déambule dans son histoire. Pour faire revivre son moi enfant, c’est une Alix Riemer survoltée et révoltée qui s’anime sur le plateau, courant à perdre haleine dans une vie de violences, de traumatismes et d’abandons. Elle crie au monde entier sa souffrance. Son jeu, précis et profond, nous submerge tandis que s’amorce le chapitre deux consacré à la mère, touchante Maëlia Gentil qui incarne Betty, adulescente ivre de liberté pour dissimuler les fêlures d’un viol qui a dévasté son existence à dix-sept ans à peine. Alors, elle déversera sa haine et sa colère sur sa propre enfant, par des accès de violence que rien ne peut justifier ou pardonner quand on est mère. Enfin, il y a Alice, la grand-mère, qui face à la mort tentera d’élever seule sa fille qu’elle ne comprend pas. Vanessa Larré incarne avec justesse cette femme qui ne parlait pas beaucoup mais qui avait en elle tout un océan de chagrin.

La scénographie d’Hélène Jourdan est écrasante, comme le poids des remords et de la culpabilité. La surface, précaire, fragile et incertaine suggère à merveille toute l’histoire de Mary Bell où marcher sur une seule planche pourrie suffit pour que tout s’effondre. Des décombres d’une maison délabrée et abandonnée vont renaître les souvenirs d’une enfance passée dans la violence. Trois chapitres, trois générations de femme, trois épisodes généalogiques pour tenter d’expliquer d’où vient ce mal, cette pulsion meurtrière, sans jamais apparaître comme la tentative désespérée d’invoquer des circonstances atténuantes. Julie Duclos s’empare du texte de Dorothée Zumstein avec brio. Elle gère parfaitement l’espace scénique et soigne la beauté des images produites. Cela nous trouble, nous bouscule, nous dérange aussi parfois. Le spectateur se heurte à une accumulation d’horreurs, à l’impensable et l’irrationnel pour tenter d’y déceler un début d’explication pour justifier qu’une petite fille puisse en arriver à tuer d’autres enfants. Et puis d’un coup, il est laissé là, hagard, ému, en larmes peut-être, contemplant les ruines de plusieurs vies, les décombres d’une enfance envolée, gâchée, anéantie.

Après Nos serments, adaptation scénique de La maman et la putain, un film de Jean Eustache, en 2014 à La Colline, Julie Duclos poursuit son travail sensible mêlant théâtre et cinéma. Maîtrisant pleinement les codes du théâtre, elle crée une atmosphère parfaite pour accueillir le texte qu’elle a choisi de porter à la scène. La représentation est dense, intense et fluide, d’une limpidité exemplaire qui nous transperce le cœur. Nul doute que nous entendrons prochainement parler à nouveau de Julie Duclos qui est sans conteste une figure centrale de la jeune génération de metteurs en scène à suivre de près.

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MayDay

Texte : Dorothée Zumstein

Mise en scène : Julie Duclos

Avec : Maëlia Gentil, Vanessa Larré, Marie Matheron, Alix Riemer et Biño Sauitzvy

Durée : 1h30

  • Du 23 février au 17 mars

Du mercredi au samedi à 20h30

Mardi à 19h30

Dimanche à 15h30

Lieu : Théâtre national de La Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52 ou www.colline.fr

  • Du 21 au 25 mars 2017

Lieu : Théâtre des Célestins, 4 rue Charles Dullin, 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00 ou www.celestins-lyon.org

  • Du 10 au 13 puis du 16 au 18 mai 2017

Lieu : Comédie de Reims, 3 chaussée Bocquaine, 51100 Reims

Réservations : 03 26 48 49 10 ou www.lacomediedereims.fr

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