Scènes de la vie conjugale : anesthésie de l’amour

A l’origine, Scènes de la vie conjugale était un feuilleton en six épisodes, créé pour la télévision suédoise. Devenue film puis pièce de théâtre, l’œuvre d’Ingmar Bergman s’attache à la désintégration d’un mariage et d’un amour sur une durée de vingt années, « toute une vie à s’aimer ». Pour sa première mise en scène, Safy Nebbou prend le parti pris d’une atmosphère froide et clinique pour distiller la progressivité des sentiments qui se délitent dans cette version créée le 3 février 2017 au Théâtre de l’œuvre.

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©D.R

Lorsque le rideau se lève, la séparation physique est déjà là, latente. A jardin, un homme se tient aux trois quarts dos au public tandis qu’à cour, c’est une femme, à genoux qui apparaît. Mentalement, ils ne sont pas présents tandis que sur l’écran se donne à voir le portrait croisé  de leur couple, équilibré et harmonieux. Filmés en gros plan, Johan et Marianne narrent leur histoire, leur rencontre et leur quotidien. Le duo respire le bonheur même si on décèle beaucoup de retenue chez la jeune femme, comme si elle était indissociable de son mari, incapable de s’exprimer par elle-même. Très effacée, elle nous apparaît comme la fragilité de leur duo. Les fêlures sont là, latentes, invisibles. Néanmoins, comme dans un conte de fées, leur amour semble beau, parfait, sans aucun nuage à l’horizon.

Mais dès que l’écran s’éteint et que la vie reprend sur le plateau, quelque chose nous perturbe d’entrée de jeu. Nous avons beaucoup de mal à croire à ce couple. Froid et distant, le duo peine à trouver le ton juste dans un amour qui se délite. Pourtant le texte d’Ingmar Bergman est d’une violence et d’une puissance inouïe. D’une représentation idyllique du couple, nous passons à la perdition dans la haine, la violence, le mépris et à un champ de bataille sur lequel les ruines de l’amour ne peuvent se faire phénix. Six saynètes, six moments-clés pour une relation qui semble indestructible malgré l’adultère et la haine naissante de toutes les histoires qui finissent mal, qui détruisent les instants de bonheur passés jusqu’à les nier, les salir, les piétiner, oubliant qu’un jour deux solitudes se sont unies et étaient d’accord sur l’essentiel.

La mise en scène, très minimaliste, plutôt statique et dans la mise en tension permanente, confère à ce huis-clos anxiogène une dimension froide et austère, ce qui n’aide pas les comédiens qui s’enlisent progressivement dans un jeu monotone. Sans pour autant passer à côté de la profondeur des mots d’Ingmar Bergman, ils sont trop en surface, trop lisses, comme cet amour initial, pour nous emporter, nous faire ressentir une émotion particulière. Bien que Laetitia Casta apporte une présence lumineuse sur le plateau, elle reste plutôt fade. Elle est en permanence dans le contrôle et jamais dans le lâcher prise. Son personnage du début la pousse à une frigidité et des émotions anesthésiées mais cela n’évolue pas d’un iota, même lorsqu’elle se libère de l’emprise psychologique de son mari joué par un Raphaël Personnaz convaincant, qui fait ce qu’il peut pour porter à bout de bras ce duo bancal. C’est à peine si elle se révèle enfin lorsque la haine a pris le relai de l’amour dans le cœur de Marianne. Face à elle, lui perce petit à petit sa carapace, laisse apparaître ses faiblesses, ses fêlures ce qui rend son personnage terriblement plus humain. Mais cela ne suffit pas.

Ces Scènes de la vie conjugale manquent cruellement de relief ce qui annihile toute tentative d’émotion. Il suffirait de presque rien, peut-être d’un décor un peu plus chaleureux ou d’un peu plus d’âme dans l’interprétation pour que cela fonctionne. Mais en attendant, cela nous laisse bien dubitatif, presque de marbre. Dans cet univers clinique où la passion et les fulgurances de l’amour n’émergent pas, l’autopsie du couple se fait sans émotion, sans sentiment, avec une forme de lassitude comme le médecin légiste ouvre la poitrine de son énième cadavre de la journée. Cela ne nous touche pas, et c’est bien dommage car Safy Nebbou passe à côté de tout ce que le texte d’Ingmar Bergman nous dit de la nature humaine et d’un amour « terrestre, imparfait ».

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Scènes de la vie conjugale

Texte : Ingmar Bergman

Adaptation : Jacques Fieschi et Safy Nebbou

Mise en scène : Safy Nebbou

Avec : Laëtitia Casta et Raphaël Personnaz

  • Du 3 février au 30 avril 2017

Du mercredi au samedi à 21h

Le samedi et le dimanche à 17h

Lieu : Théâtre de l’œuvre, 55 rue de Clichy, 75009 Paris

Réservations : 01 44 53 88 88 ou www.theatredeloeuvre.fr

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