Soyez vous-même : la roulette russe de l’embauche

Le Théâtre de Belleville, dont la programmation riche et variée met en lumière de jeunes metteurs en scène promus à un brillant avenir, vient d’extraire une nouvelle pépite scénique avec Soyez vous-même. La pièce, écrite et mise en scène par Côme de Bellescize, s’inspire du fameux « Connais-toi toi-même ! » de Socrate pour mener tambour battant un entretien d’embauche étrange et décalé. Jusqu’où est-on capable d’aller pour décrocher un travail au moment où le chômage pousse les jeunes contre le mur de la réalité ? Peut-on tout accepter ?

soyez-vous-meme
© Pauline Le Goff

La pièce propose de passer son ego dans un bain d’humilité et de se mettre à nu métaphoriquement, mais pas uniquement, afin de se reconnecter à son être et à son moi profond. C’est en tout cas la mission que se donne la mystérieuse directrice de la communication aux allures de déesse du temple de la Javel. Telle un Œdipe des Temps modernes, aveugle qui peut voir mieux que les voyants et accède à l’invisible, elle se montre impitoyable pour atteindre le but qu’elle s’est fixée, à savoir débarrasser l’employée modèle de son masque, de sa façade de perfection qui ne laisse rien transparaître de ce qu’elle est véritablement. Enthousiaste et positive, la postulante va être prête à bien des extravagances pensant là, saisir sa chance d’obtenir un emploi. Il en découlera entre autres une scène de chant hilarante ou une intense épreuve de séduction parmi la série de tests et d’épreuves qui versent dans l’humiliation, la perversité et la cruauté tandis que l’once la plus infime de dignité s’étiole, se délite et disparaît sous l’effet surpuissant de la meneuse d’entretien.

L’écriture de Côme de Bellescize, aiguisée, s’inspire du fameux « connais-toi toi-même » de Socrate. La citation trône d’ailleurs fièrement sur le mur du fond, écrite en grec ancien, en lettres néon bleutées comme dans les œuvres de Claude Lévêque que nous avions pu admirer notamment l’été dernier à La Collection Lambert d’Avignon durant une exposition consacrée aux Territoires de l’Enfance. Mais ici, nulle trace d’insouciance infantile. Au programme, non pas un cours de langue morte au cœur du temple de Delphes ni même une conférence de psychologie universitaire mais bel et bien un entretien d’embauche déstabilisant. Allant puiser dans l’essence même des relations humaines et de l’identité en laissant de côté les compétences, la pièce se joue des enjeux sans pour autant tomber dans l’essai philosophique ennuyeux. Bien au contraire, c’est un révélateur d’un mal universel qui agit sur le contexte général afin de trouver le cœur et l’âme qui se dissimulent en chacun de nous. L’humour caustique et acide qui surgit mène le spectateur au bord du malaise jusqu’au final, inévitable, qui prend tout son sens.

Sur le plateau, Eléonore Joncquez impressionne dans le rôle de la directrice quasi perverse qui pousse dans ses moindres retranchements la naïve Fannie Outeiro qui se laisse manipuler avec délice pensant décrocher le travail pour lequel elle s’est préparé à tout, sauf peut-être à ce qu’elle va vivre. Leur duo est aussi détonnant qu’étonnant. Faisant preuve d’une précision exemplaire, le jeu des deux actrices offre un contraste saisissant entre les deux aveugles dont l’infirmité est néanmoins différente. L’une est une DRH dont la cécité lui semble avoir donné l’accès à la connaissance, à la manière d’un vague « je ne vois donc je sais », tandis que la seconde est aveuglée par une société qui formate les esprits et les êtres afin de les faire entrer dans une norme absurde mais réelle. Eléonore Joncquez est une directrice sombre, terrifiante, perverse et manipulatrice, plongée dans les ténèbres, qui voit la vie en noir, à l’inverse de Fannie Outeiro qui campe une postulante ingénue, un brin caricaturale, solaire et pleine de vitalité qui arrive comme elle pense devoir être et non comme elle est vraiment. Elle aura bien du mal à lâcher prise, engluée dans la satisfaction d’avoir décroché un entretien d’embauche.

La mise en scène de Côme de Bellescize est tout sauf convenue, de même que son texte. Sur le plateau nu ne demeure qu’un bureau et une chaise. La sombre directrice fait face à la lumineuse candidate. Les épreuves de cet atypique entretien d’embauche se succèdent avec une fluidité déconcertante et nous ne voyons pas le temps passer. Le duo va de plus en plus loin jusqu’à l’ultimatum de la roulette russe. Pris dans l’engrenage des méthodes discutables de la directrice, le spectateur se met lui aussi à la recherche de son moi profond, celui qui le rend inexorablement vivant. Mais peut-on véritablement être soi-même lorsque l’on se sait observé, jugé et évalué en permanence dans une société de formatage où il faut tout faire pour plaire et répondre aux critères de plus en plus exigeants qu’on nous inflige ?

Soyez vous-même est une comédie acide qu’un bain de javel ne saurait purifier davantage. Humiliation, menace, séduction, chantage au programme de cet entretien particulier à la recherche de soi-même. Alors si vous aussi vous voulez en savoir plus sur ces méthodes d’un genre nouveau, vous pouvez tenter l’expérience au Théâtre de Belleville, du mercredi au dimanche, jusqu’au 16 avril 2017.

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