Véronic Joly et Olivier Descargues : « Le théâtre ne sert à rien mais il est essentiel »

Sortis de résidence à La Villette, Véronic Joly et Olivier Descargues arrivent avec Nous aimerons-nous ? au Théâtre de Belleville, du 20 au 28 février 2017 pour improviser chaque soir une nouvelle histoire d’amour. A l’occasion de la Saint-Valentin, nous sommes partis à la rencontre des deux comédiens amoureux de la vie et de cet art essentiel qu’est le théâtre.

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© D.R

Qu’est-ce qui a déclenché votre attirance pour le théâtre ?

Véronic : C’est tellement loin. A la télévision, il y avait Au théâtre ce soir. Etant en région, c’était l’une des seules ouvertures sur cet univers. Mes parents suivaient ce programme quasi religieusement. Il y avait tout un rituel et je trouvais cela fascinant. On mangeait tôt pour être à l’heure comme au théâtre puis on entendait les bruissements des gens qui s’installaient, les trois coups… Je trouvais cela magique du haut de mes deux-trois ans et je pense que cela a fait parti de ce qui a déclenché mon envie de faire du théâtre. Plus tard, mes parents ont essayé de m’emmener voir des pièces à la Maison de la Culture de Mâcon ou celle de Chalon-sur-Saône. A cinq-six ans, j’y ai vu Les chaises de Ionesco avec Pierre Dux et Tsilla Chelton. J’y suis allée avec mon père et il m’a dit que j’ai passé toute la représentation debout dans l’allée. On devait être quinze dans la salle mais à la sortie, je me suis dit que c’était cela que je voulais faire. L’écriture était tellement folle. Je pense que je n’ai rien compris mais j’ai trouvé ça génial.

Olivier : C’est marrant car la première pièce que j’ai lu était aussi de Ionesco mais c’était Rhinocéros. J’étais plutôt un matheux et j’ai commencé l’improvisation théâtrale au lycée, vraiment par hasard mais je n’ai jamais lâché finalement. A priori, ce n’était pas mon truc. Vers quinze-seize ans, je me suis mis à lire et l’écriture de Rhinocéros m’a marquée. Ensuite je me suis orienté en école de théâtre.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Olivier : Nous nous sommes rencontrés à la ligue d’impros. C’est seulement ensuite que nous avons travaillé sur d’autres spectacles, principalement de théâtre. On travaille beaucoup et on part en vacances ensemble aussi, avec le mari de Véronic.

Véronic : Et en plus, il nous aide à mettre en scène. Il est complice. C’est de la perversion totale.

Comment est né le projet Nous aimerons-nous ?

Olivier : Et bien je commençais à être un peu vieux pour réussir à mettre une femme autre que la mienne dans mon lit du coup j’ai dû inventer un truc.

Véronic : C’est un stratagème à la Marivaux.

Olivier : J’ai donc décidé de monter une pièce de théâtre en pensant qu’elle n’y verrait rien, et en plus sous le nez de son mari [rires]. Il y avait à la base l’envie de continuer l’improvisation en écrivant une pièce entière ce qui est un exercice délicat par rapport aux improvisations courtes. Ainsi, il est possible de travailler les personnages, les histoires, les états, les émotions… Il y avait donc cette envie-là mais aussi celle de raconter des histoires d’amour. L’idée est venue il y a un an, au moment des attentats où tout le monde était défait et un peu perdu. Du coup, pour remettre un peu d’amour sur scène et dans la vie, c’était une bonne alternative. C’est marrant car lorsque nous répétions à La Villette, le fait de baigner dans des histoires d’amour, et bien bizarrement cela rendait les gens souriants. Ça change notre état intérieur, notre rapport au monde. Du coup, le monde change aussi. Mettre un peu d’amour dans le monde, je trouve cela pas si mal.

Véronic : Dans la perspective de faire ce spectacle, nous avons regardé des films sur l’amour, lu des histoires d’amour… Il y a des fois, sur certains projets, quand je dois lire des bouquins un peu complexes, j’y vais à reculons. Sur Hamlet, j’ai dû lire des livres sur la difficulté maternelle et les rapports avec les enfants mais aussi des ouvrages sur la folie… Tandis que là, pour Nous aimerons-nous ?, c’était super plaisant de regarder Woody Allen.

Olivier : Hier, j’ai regardé Le chat. Je ne l’avais jamais vu. C’est génial ! Glauque à mourir certes mais en même temps, c’est une histoire d’amour ! On peut raconter cette histoire-là ! Un jour, dans un filage, on a fait une histoire d’amour un peu glauque. Les gens que nous avions invités disaient que ce n’était pas une histoire d’amour et pourtant… Au théâtre, il faut des problèmes pour qu’il se passe quelque chose. L’amour sans problèmes, ce n’est pas de l’amour, c’est le mariage ! [rires]

Véronic : Ce n’est pas parce que c’est de l’amour que c’est beau ! Cette nuit, je rêvais que je montais Roméo et Juliette. C’était très étrange.

Olivier : C’est marrant car dans le train, en rentrant, j’ai vu La guerre est déclarée. Les deux protagonistes s’appellent Roméo et Juliette. Ce n’est pas super gai mais c’est un chouette film.

Dans le spectacle que nous allons voir au Théâtre de Belleville, le public est mis à contribution pour justement construire un canevas. Dans quelle mesure interfère-t-il sur la représentation qui devient unique chaque soir ?

Olivier : Nous proposons au public de définir la situation avec nous. Nous lui demandons des choses sur qui sont les personnages, où ils sont, quand ils sont, le climat général de l’histoire, ce qui peut se passer… Et puis il y a aussi des surprises, des objets que nous allons découvrir pendant l’histoire. Il y a des choses qu’en tant qu’acteurs nous ignorons et que nous allons découvrir plus tard. A un moment par exemple, il y a une nouvelle que Véronic doit m’annoncer, et bien on a peut-être construit quelque chose et cet élément que nous allons découvrir au beau milieu de la pièce va faire complètement basculer l’histoire. Nous demandons ces choses-là au public afin que nous soyons déstabilisés le plus possible. Les acteurs cherchent à se rassurer mais nous, nous cherchons le contraire.

Véronic : Le public ne donne pas seulement la situation de départ. On alimente dès le début mais tout est calculé scientifiquement. Toutes les dix à vingt minutes, il y a un élément nouveau qui arrive. Au départ, c’est presque toutes les cinq minutes puis cela s’espace un peu afin de nous laisser le temps de construire. Les gens choisissent des objets, des choses à annoncer… Ce sont ces éléments qui jalonnent notre construction dramaturgique à laquelle le public participe pratiquement jusqu’à la fin. Les spectateurs sont acteurs jusqu’au bout avec nous. Il est complice. Il y a au moins une personne dans le public qui sait ce que je vais devoir annoncer, tout le monde sait quel objet je vais rendre alors que moi, je l’ignore.

Olivier : Finalement, il y a un petit côté cirque dans le sens où on a peur que l’équilibriste tombe. On veut qu’il tombe et en même temps qu’il ne tombe pas. Ici, c’est pareil. Il y a des peaux de banane, le public a envie de nous voir tomber, il jubile de savoir comment on va s’en sortir ou pas !

Saint-Valentin oblige, quels amoureux êtes-vous ?

Véronic : Je suis optimiste et passionnée. Je ne peux pas concevoir l’amour s’il n’est pas passionné ni optimiste. Je sais que cela peut être fatiguant d’être avec une passionnée, surtout que ça fait 25 ans que je suis ainsi, avec le même homme, mais si la passion s’affaiblit, je fais en sorte de la relancer. C’est intéressant de se battre parce qu’au final, c’est là que c’est passionnant aussi. Ça crée une passion hyper profonde, celle qui transporte. D’ailleurs, dans les plus grandes histoires d’amour, ça finit toujours par « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

Olivier : Je partage cet avis bien que je ne partage pas sa vie. Je suis en couple depuis dix-neuf ans. Comme disaient les Rita Mitsouko, l’amour, ça se travaille. Il faut alimenter le feu tout le temps parce que c’est difficile de rester avec quelqu’un tout le temps. Entretenir l’amour, c’est compliqué à l’heure où tout le monde divorce. Dans Le chat, à la fin, ils se détestent, ils ne s’aiment plus mais quand il la trouve morte d’une crise cardiaque, il se suicide. Finalement, il ne peut pas vivre sans elle !

Véronic : Il y a des couples qui fonctionnent ainsi, par la dispute et l’antagonisme. Ils se déchirent mais finalement, cela fonctionne.

Justement, si je vous dis « les histoires d’amour finissent mal », que me répondez-vous ?

Véronic : Les histoires d’amour finissent toujours mal parce qu’il y en a forcément un qui meurt à un moment donné, sauf si on se suicide tous les deux mais là aussi ça finit mal.

Olivier : De toute façon, la vie finit mal. Enfin, pas forcément mais disons que ça a parfois une fin. En 2017, généralement, on a aimé plusieurs fois donc il y a des histoires qui se sont terminées mais ça n’empêche pas de continuer à aimer quelque part les gens que l’on a aimés même si l’histoire est terminée. C’est un temps, ça s’arrête mais ces histoires-là sont justement jolies je trouve.

Véronic : C’est toujours intéressant de se dire comment bien terminer une histoire d’amour. Y’en a tant qui se finissent salement.

Quelle est votre vision du théâtre et quel rôle joue-t-il dans notre société actuelle ?

Olivier : Il est à la fois essentiel et non fonctionnel. Il n’y a pas de rôle ou de fonction de la peinture, de la chanson ou du théâtre. Mais par contre, c’est primordial. Je n’imagine pas un monde sans théâtre, sans public, sans peinture, sans musique… Ce n’est pas le monde qui m’intéresse.

Véronic : Cela ne sert à rien d’être ensemble, de communier ensemble sur quelque chose mais au final, si on n’a pas ça, si à un moment donné il n’y a pas quelque chose qui nous rassemble, ça ne vaut pas tellement le coup d’être là. L’amour, ça ne sert à rien mais quand on n’a pas eu d’amour, la vie a été bien vide. On peut très bien vivre sans amour mais dans ce cas on ressent un vide. Pour moi, le théâtre a une fonction mystique dans le sens qu’il relie l’humain. Nos esprits, le cœur, les émotions se rencontrent. Le public est et envoie une force extraordinaire. Quand on est sur scène, on la ressent. En sortant d’un endroit où l’on a été ensemble, on a été nourris de l’énergie des autres. L’humain se nourrit de l’énergie des autres. Le théâtre est comme une nourriture. Un gâteau, ça ne sert à rien mais c’est quand même vachement bien à la fin d’un repas. Le vin, ça ne sert à rien mais c’est quand même bien. Le théâtre, c’est pareil.

Olivier : Ce n’est pas que bien, c’est essentiel. Ce n’est pas pour rien que les théâtres marchent bien, que les gens achètent des livres… Il y a un vrai besoin. On a de la chance de vivre dans un pays où il y a une offre culturelle gigantesque. Il suffit d’avoir voyagé un peu pour s’en rendre compte. Les gens en ont besoin et malheureusement, les hommes politiques ne l’ont pas compris. Ils sont trop occupés à se battre entre eux. Ils n’ont pas le temps de lire ou d’aller au théâtre. Ils ne comprennent pas que c’est ce qui fait la vie tout simplement. Certains, comme Churchill, l’avait compris.

Véronic : Oui, Churchill dit que si au final il fait tout ça pour baisser le financement de la culture, il ne voit même pas pourquoi il se bat. Il se bat pour que les gens puissent se cultiver. Au final, si on baisse le budget de la culture, à quoi ça sert ? On l’a bien vu au moment des attentats. Tout le monde disait qu’il fallait plus de culture et plus d’éducation et finalement, il n’y a rien eu du tout. Hier sur France Culture, j’entendais le chargé de la Villa Médicis et il disait que c’est difficile de défendre la culture auprès des politiques parce que les cultures, ça ne sert à rien mais c’est juste essentiel. C’est hyper compliqué de défendre quelque chose qui est essentiel mais qui ne sert à rien parce que c’est une notion.

Quels spectateurs culturels êtes-vous ?

Véronic : Je vais voir beaucoup de théâtre public. Je vais sur des scènes nationales conventionnées parce que les places sont moins chères. Quand tu es intermittent, tu payes ta place un moindre coût. Le théâtre public prend davantage de risques que le privé. Je vais aussi à des concerts et à des expositions. Quand tu crées, c’est bien d’avoir une vision esthétique plus ouverte et pas seulement théâtrale. Quand tu imagines un spectacle et une scénographie, c’est intéressant d’aller voir ce qui se passe ailleurs.

Olivier : On va aussi voir des copains mais il n’y a pas assez de soirées pour voir autant de spectacles que je voudrais. Entre les moments où l’on répète, ceux où je donne des cours, les enfants, le sport… ça va très vite. Je n’accroche pas aux humoristes mais je vais voir des pièces, des histoires. J’aime aller aux expositions parce que c’est bien aussi de se nourrir d’autres choses, d’autres images.

Quelle est votre recette du bonheur ?

Véronic : Pour vivre heureux, vivons cachés. Dans une société où l’on montre pas mal sa vie sur Facebook, Twitter, Instagram…. et bien ce qui fait vraiment son bonheur, il faut le cacher.

Olivier : Le Théâtre de Belleville bien plein ? Non, pour moi, ce serait de pouvoir faire ce que l’on aime et c’est déjà pas mal. Aimer, travailler avec des gens que l’on aime, faire un travail que l’on aime, c’est déjà pas mal non ?

Nous avons parlé de rencontre, de naissance, du quotidien… Parlons maintenant avenir. Quels sont vos projets ?

Véronic : Notre envie c’est que le spectacle tourne. On va le jouer à Biarritz cette année et on cherche des diffuseurs pour que le spectacle vive. En mars, je crée un spectacle qui s’appelle Le langage des cravates sur le management et la pressurisation des managers. C’est l’histoire de trois personnes qui ont rendez-vous dans une salle d’attente mais qui n’en sortiront pas. Après la rentrée, j’ai un spectacle pour le jeune public qui s’appelle Ainsi vont les cerises. On y parle de la mort et de la transmission. Que nous laisse notre maman lorsqu’elle s’en va ? Je monte aussi un spectacle sur la corruption pour 2019. Avec Olivier, on reprend Le dîner avec une quinzaine de dates en tournée, surtout dans le sud de la France.

Olivier : On va essayer de reprendre Nous aimerons-nous ? à Paris la saison prochaine mais avec les représentations au Théâtre de Belleville, nous allons voir comment ça prend. J’ai pas mal de spectacles qui tournent et je travaille aussi avec la Compagnie des Femmes à Barbe. J’ai des dates prévues avec eux. Cet été, on va partir au Québec pour la coupe du monde d’improvisations. Tout n’est pas encore sûr mais il y a de quoi faire !


Nous aimerons-nous ?

Une création de Cadavres exquis.

Mise en scène et conception : Olivier Descargues.

Avec : Véronic Joly et Olivier Descargues.

Lumières : Vincent Tudoce.

Son : Solange Fanchon.

Durée : 1 h 20.

Du 20 au 28 février 2017.

Lundi et mardi à 21 h 15.

Théâtre de Belleville, Paris 11e, 01 48 06 72 34.

>> theatredebelleville.com

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