Ce qui nous regarde : lever le voile

Après un passage début février au Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet pour la saison de la MC93 et avant trois dates au Théâtre Nouvelle Génération – Centre Dramatique National de Lyon, le théâtre documentaire et subjectif de Myriam Marzouki a jeté l’ancre sur le Festival Reims Scènes d’Europe pour une représentation de Ce qui nous regarde. C’est devant une salle pleine à l’Atelier de la Comédie de Reims qu’elle a ouvert une réflexion passionnante et percutante sur ce fait personnel devenu fait de société.

ce-qui-nous-regarde
© Vincent Arbelet

C’est un plateau nu qui nous attend avec des murs noirs qui deviendront tantôt écran de projection, tantôt véranda décuplant l’espace scénique. Le symbole est fort puisque Myriam Marzouki a pour ambition de mettre à nu le mystère qui entoure le port du voile, cette étoffe sombre la plupart du temps, qui alimente les fantasmes et les idéologies depuis bien longtemps. Elle nous le dit en préambule, elle n’est ni voilée, ni musulmane, ni même croyante. Elle est juste féministe et enrichie d’une double culture franco-tunisienne. Bien sûr, son théâtre est politique mais il est surtout documentaire et ouvre la réflexion en faisant voler en éclats les clichés et en levant le voile sur les peurs et les idées reçues entourant ce morceau de tissu et les dérives de sa présence sur la tête des femmes, trop souvent assimilé à un carcan musulman. Le voile vu comme une affirmation, une soumission, un refuge, une riposte, une mode, une révolte ou une provocation. Au final, chacun peut bien y voir ce qu’il veut mais est-ce une raison pour en faire un sujet polémique, médiatique et une question qui fâche ? Au nom de quoi ?

Partant de son histoire personnelle sur plusieurs générations, la metteure en scène se confronte également à la grande Histoire, celle avec un H majuscule. De l’URSS dans les années 60 à nos jours, elle passe en revue différentes pensées à travers une succession de séquence. Les dialogues sont d’une habileté remarquable et ne sombrent jamais dans la facilité. Ils ne s’enflamment pas comme la presse a pu le faire. Ici cependant, le voile n’est pas entièrement le sujet de ce théâtre mais plutôt le regard que nous portons sur cet accessoire devenu source de polémiques et d’amalgames. En effet, face à cette réalité, que voyons-nous ? Qui voyons-nous ? Il y a ce qui nous regarde mais aussi ceux qui nous regardent. De la peur à la fascination, en passant par le rejet, qu’est-ce que cela produit en nous ? C’est alors toute une palette d’émotions qui se dévoile en remettant le port du foulard dans son contexte, au cœur d’une société parfois contradictoire, grâce notamment à la délicatesse de la création musicale du franco-libanais Rayess Bek qui diffuse en live ses sons éclectiques mais aussi et surtout au jeu sans faille du trio d’acteurs. Rodolphe Congé interprète tous les rôles d’hommes, apporte notamment un regard paternel inquiet et s’empare d’une dramaturgie poétique. A ses côtés, Johanna Korthals Altès est bouleversante, tout comme Louise Belmas.

A l’écriture de plateau se juxtaposent des matériaux textuels et iconographiques. Prenant quasiment la forme d’un essai poétique, Ce qui nous regarde nous met face à un montage de mots, venant aussi bien de Virginie Despentes que de Pier Paolo Pasolini ou encore d’extraits de l’Epître de Saint-Paul apôtre aux Corinthiens. A cela s’ajoutent des documents d’archives comme cette vidéo où l’on peut voir Nasser railler dès 1953 le port du voile en Egypte ou encore les images d’Ilham Moussaïd, une militante anticapitaliste, et de sa profession de foi dans le Vaucluse à Avignon. Il y a ce que sont ces gens et ce qu’ils représentent. « Tout ça à cause d’un voile » pourrions-nous dire, mais au-delà du combat, il y a l’humanité. Vidéos, textes et images viennent à l’appui d’un état des lieux qui n’est pas là pour donner des réponses mais pour faire émerger des questions, une pensée, un avis, une réflexion dans ce panorama d’évolution d’un sujet devenu épineux car sorti d’une normalité qui n’existe pas dans l’intimité de ce que nos sociétés appellent « un mal de notre temps ». Bien plus que de savoir pourquoi ces femmes ont fait le choix de porter le voile (ou plutôt le foulard), Myriam Marzouki interroge ce que nous voyons quand nous regardons ce fait dont quelque chose nous échappe mais qui fait éminemment réfléchir. Et sans mauvais jeu de mots, c’est plutôt bien vu !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s