Fantasio : l’enchantement permanent de Thomas Jolly

L’histoire de cet opéra en trois actes, dont la musique est signée Jacques Offenbach et le livret Paul de Musset, est assez rocambolesque. C’est au final un bien joli clin d’œil que de donner à voir et entendre Fantasio pour fêter la réouverture de l’Opéra Comique depuis la scène du Théâtre du Châtelet. Confiée au jeune et talentueux metteur en scène Thomas Jolly, cette production est une véritable réussite, tant du point de vue scénique que vocal, et semble faire, enfin, l’unanimité.

FANTASIO
© Pierre Grosbois

Après une petite dizaine de représentations, Fantasio est retiré de l’affiche de l’Opéra Comique qui, plus de cent-quarante-cinq ans plus tard, le reprogramme pour fêter sa réouverture, tel un clin d’œil au destin. La rénovation de la salle Favart ayant pris plus de temps que prévu, c’est sous le regard de Pantomime, Comédie, Tragédie, Drame, Vaudeville, Opéra, Féerie, Musique et Danse qui ornent la coupole de la salle du Châtelet que nous avons rendez-vous, juste avant que le célèbre théâtre ferme à son tour pour travaux. En 1887, un incendie entraîne la disparition d’une partie de la partition originale dont il nous reste quelques passages réinjectés dans Les contes d’Hoffmann. Reconstitué en 2013 sous l’impulsion de musicologues, Fantasio fait émerger une mélodie délicate, élégante et nuancée, aux teintes à la fois joyeuses, mélancoliques et nostalgiques. Le début de l’acte III s’enveloppe même de touches wagnériennes. Malgré le rôle-titre donné à un bouffon du roi, il ne perdure qu’un opéra bien moins comique qu’il ne pourrait laisser croire.

Thomas Jolly met en scène une féerie fantastique tout en s’emparant de la grande théâtralité présente dans le livret. Peut-être influencés par l’univers sombre et la présence de la mariée, nous pensons à l’esthétisme de Tim Burton, notamment dans Les Noces funèbres. L’imagerie qui se déploie célèbre le mariage du macabre et de la fantaisie, de la musique et du théâtre. Pour sa seconde mise en scène d’opéra, Thomas Jolly semble parfaitement à l’aise et livre une direction exemplaire. Sa découverte des codes opératiques avec Eliogabalo a nourri son approche de Fantasio. Avec une sobriété déconcertante, il laisse son geste créatif, parfaitement ajusté, se faire guider par la musique où les mélodies sont peu fantasques ou fantaisistes contrairement à ce que l’on peut retenir habituellement des œuvres de Jacques Offenbach, étiqueté comme l’amuseur. Associée aux décors de Thibaut Fack dans lesquels on trouvera un balcon et une prison circulaires, des échafaudages, une arche de ballons blancs, rose et gris perle en forme de cœur…, la scénographie très mouvante souligne habilement la machinerie de l’époque où Offenbach évolue au moment de sa création. L’industrialisation, l’expansion du chemin de fer, la naissance de la photographie (avec un système de focus et d’objectif qui s’ouvre ou se ferme sur un château en contre-jour) sont présentes tandis que Fantasio est une sorte de double scénique de l’auteur du livret. En cela, Thomas Jolly met son talent au service de cette œuvre en répondant à toutes ses exigences. C’est là une véritable réussite.

En parallèle, il peut compter sur l’excellence de la distribution. Les voix claires et lumineuses étincellent dans l’univers sombre du plateau. Le rôle-titre est confié à l’artiste lyrique primée aux dernières victoires de la musique classique, Marianne Crebassa, travestie, qui montre une maîtrise parfaite de son personnage. Sa ligne mélodique est douce comme du velours tandis que son jeu scénique est remarquable, allant jusqu’à s’élever dans les airs, assise sur une banquette dans le O de « FANTASIO » dont la lune est un divin point sur le I, comme une cerise sur le gâteau du talent. A ses côtés, Marie-Eve Munger est une princesse Elsbeth plus que convaincante dont les aigus limpides, dans une tonalité légèrement métallique, hantent encore notre mémoire auditive. Les duos qu’elles partagent touchent à la virtuosité. Echangeant leurs vêtements pour aborder la future épouse, comme dans Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, Jean-Sébastien Bou (le Prince de Mantoue) et Loïc Félix (l’aide de camp) forment un tandem comique et savoureux. Enguerrand de Hys est un touchant Facio et fait entendre son timbre de voix si bien placé. Le roi de Bavière est confié à l’excellent Franck Leguérinel tandis que Bruno Bayeux éblouit le public à chacune de ses apparitions parlées, aussi bien en Rutten que dans la peau du tailleur ou du garde suisse. Il va même jusqu’à pousser la chansonnette avec un mémorable refrain de la comptine Ah les crocodiles. Seul petit bémol de cette distribution, le manque de projection de la voix de Philippe Estèphe qui endosse le rôle de Sparck. Néanmoins, il n’est pas acteur donc nous lui pardonnons aisément cette faiblesse, d’autant plus qu’il se montre très bien dans les parties chantées et n’hésite pas à faire le cochon pendu au début de l’acte I. Les chœurs de l’Ensemble Aedes se fondent dans cet opéra-comique et sont sublimés par la direction sans faille de l’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé énergiquement par Laurent Campellone que l’on aperçoit de temps à autre, enjoué, sautiller de gauche à droite dans la fosse, en fendant l’air de sa baguette.

Fantasio se donne au Châtelet jusqu’au 27 février 2017. Notons que l’opéra sera en direct sur Culturebox le 22 février et qu’il sera possible de l’entendre sur France Musique le 19 mars prochain avant de partir en tournée où il fera escale à l’Opéra de Rouen en janvier 2018. Plusieurs excellentes occasions pour convaincre les pessimistes qui n’auront pas osé franchir les portes du Châtelet de découvrir cette pépite d’Offenbach oubliée et remontée à la surface grâce au talentueux Thomas Jolly. Si son Eliogabalo donné à l’Opéra de Paris en ouverture de saison avait divisé les spectateurs, amateurs ou professionnels, et attiré les foudres des haters du jeune metteur en scène, n’hésitant pas à multiplier les remarques blessantes ou gratuites sur les réseaux sociaux, Fantasio semble séduire un large public, faire l’unanimité et fédérer les compliments dans des critiques dithyrambiques. Qu’il n’en déplaise à certains, il faudra désormais compter sur la présence lumineuse de Thomas Jolly, aussi bien sur les scènes théâtrales que dans le paysage opératique.

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