Orfeo, Je suis mort en Arcadie : ruche féconde et protéiforme

Nous avions adoré leur Crocodile trompeur, version décalée du Didon et Enée de Purcell. Après une Fugue rafraîchissante, nous retrouvons au Théâtre des Bouffes du Nord Samuel Achache et Jeanne Candel, accompagnés par Florent Hubert à la direction musicale, pour Orfeo, je suis mort en Arcadie, autre thématique mythologique qui s’appuie sur le premier opéra de  Claudio Monteverdi ainsi que sur d’autres matériaux pour un spectacle dense, parfois creux mais toujours divin et réjouissant.

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© Jean-Louis Fernandez

Orphée, héros mythologique, est poète et musicien, sachant charmer les animaux sauvages par le son de sa lyre à neuf cordes, en hommage aux muses dont fait partie sa mère Calliope. Il règne sur tous les arts. A la mort de son épouse, il descendit aux Enfers pour ramener Eurydice dans le monde des vivants mais échoua. C’est cette histoire que raconte l’Orfeo de Monteverdi. Prenant appui sur cette version, Samuel Achache et Jeanne Candel y greffent une multitude de références, aussi bien mythologiques que littéraires. Parmi elles, l’occurrence des abeilles semblent constituer un fil conducteur. Hormis la sensation d’avoir une ruche en plein essor devant nous tout au long du spectacle, les allusions aux insectes butineurs se retrouvent constamment, aussi bien par la présence physique de ces lieux de récolte du miel mais aussi dans le tableau final où un essaim sort des entrailles d’Orphée, référence directe au chapitre IV des Géorgiques de Virgile. Ce passage raconte en effet que des entrailles de taureaux immolés par Aristée, supposé coupable de la mort d’Eurydice qui, en voulant lui fausser compagnie, n’aurait pas vu un serpent venimeux caché dans les hautes herbes, s’échappèrent un essaim d’abeilles, caractérisant ainsi une naissance merveilleuse au sein de la mort.

L’imposante véranda, qui ne trouve une utilisation que tardive dans le spectacle, nous déroute légèrement avant d’y voir une partie des Enfers. Mais en attendant, sur le plateau, c’est l’effervescence. Dans cette ruche en plein essor, Vladislav Galard incarne un Pan longiligne et hispanique qui pavane puis un Charon blasé, tandis que Léo-Antonin est un Amour ambigu et immature avant de devenir un Cerbère. Thibault Perriard prête ses traits et sa voix à l’enivrant Dionysos. Anne-Lise Heimburger est, quant à elle, époustouflante en reine-mère infantilisante dont le jeu nous fait parfois penser à Isabelle Nanty. Allongée sur une méridienne, elle reçoit un vieil ami (Matthieu Bloch) le jour du mariage de son troisième fils, Orphée dont l’interprète, Jan Peters, injecte une grande dose de délicatesse dans sa ligne vocale. Marion Sicre est une Eurydice bouleversante qui semble flotter dans sa robe nuptiale, telle une âme égarée. La pureté de son chant du lied de Mahler Je me suis retiré (Ich bin der Welt abhanden gekommen) est d’une beauté absolue et d’une émotion dévastatrice sans appel. C’est d’ailleurs à l’arrivée d’Orphée sur les eaux du Tartare pour venir l’arracher aux Ténèbres que l’émotion affleure comme le miel des Enfers où « il y a tout dans l’oubli », même l’amour, jusqu’à mourir au tumulte du monde.

De très belles images naissent de l’audace de Samuel Achache et Jeanne Candel, comme la remontée des Enfers. Tout en suggestion, moins dans la fougue de Fugue, nos connaissances mythologiques, littéraires et culturelles se réactivent dans cette juxtaposition formelle parfaitement maîtrisée. Bien que cet Orfeo semble parfois pléthorique dans son érudition et sa surabondance référentielle, convoquant aussi bien Ovide que Virgile, Platon, Kant, Char, Baudelaire, Monteverdi, Mahler, Alessandro Striggio…, et malgré un creux lors de la transition entre les deux parties, cela n’en demeure pas moins drôle, intelligible et séduisant, aussi bien dans le jeu fiévreux que dans la sensibilité poétique. On assiste à une grande expérimentation, entre théâtre, musique performance et opéra. Dans le même esprit mordant que Le crocodile trompeur, l’univers loufoque d’Orfeo, Je suis mort en Arcadie offre un florilège de talents et d’idées pour faire en sorte que « demain tout sera miel ».

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