La règle du jeu : Christiane Jatahy redistribue les cartes du théâtre

Nous avions succombé la saison dernière au regard personnel et pertinent de Christiane Jatahy lors de la présentation à La Colline de What if they went to Moscow ?, son adaptation éblouissante des Trois sœurs de Tchekhov. Elle avait su nous convaincre à nouveau au Festival d’Automne, au Centquatre-Paris où elle est artiste associée, avec A Floresta que anda, libre création d’après Macbeth de Shakespeare. En montant La règle du jeu, elle réaffirme son travail hybride entre cinéma et théâtre et investit avec talent la Comédie-Française pour y faire souffler un vent nouveau fort appréciable.

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© Stéphane Lavoué

Comme point de départ existe le film de Jean Renoir, La règle du jeu, tourné en 1939 et dans lequel le réalisateur va puiser dans la comédie et les auteurs classiques, de Beaumarchais (Le mariage de Figaro) à Marivaux (Le jeu de l’amour et du hasard), sans oublier Musset (Les caprices de Marianne), de la fantaisie au drame. De cette structure complexe, Christiane Jatahy en extrait l’essence-même de ce long-métrage qui résulte dans l’ivresse de la bourgeoisie et la réinjecte avec brio dans la forme hybride de son travail, à la croisée entre le cinéma et le théâtre. Les invités arrivent en voiture avec chauffeur (Eric Ruf), devant la Comédie-Française, devenue pour l’occasion le somptueux manoir de Robert. Les convives vont d’ailleurs pouvoir découvrir au cours de la soirée les nombreuses surprises réservées par leur hôte tel qu’un film, un karaoké ou une occasion de se costumer. La fête qui bat son plein est donnée en l’honneur d’André qui revient d’un voyage en Méditerranée où il a sauvé des centaines de migrants de la noyade en les recueillant sur le bateau qu’il a lui-même construit. Il passe donc aux yeux de tous pour un héros mais n’en demeure pas moins un homme, amoureux de Christine, l’épouse de Robert. L’alcool aidant, l’inhibition de chacun va voler en éclat pour laisser s’exprimer pleinement les passions au sens étymologique du terme. Cela ne pourra que mal finir quand les intrigues amoureuses et enfouies seront révélées au grand jour.

Pour « planter le décor » de sa nouvelle création, Christiane Jatahy nous donne à voir un film de vingt-six minutes, tourné en amateur. On y trouve à la fois des gros plans des convives ainsi que des plans serrés, parfois floues, pris sur le vif. Filmé dans l’effervescence de la soirée et des bulles de champagne qui coule à flot, on peut y lire le tourbillon des retrouvailles et des sentiments de chacun. C’est alors que le quatrième mur tombe, explose en plein vol avec le lancement d’une chasse à courre avec des lapins très ubuesques qui quittent l’écran pour se retrouver dans les allées du parterre de la salle Richelieu, dont le public est une partie des convives de Robert. La fête se poursuit en chansons, sous l’œil intrusif et omniscient de la caméra. Représentation théâtrale et séquences cinématographiques se fondent pour se compléter et révéler ce qui pourrait échapper à notre regard, dissimulé derrière un chant, un éclat de rire ou un drone qui prend de la hauteur et capture en contre-plongée les prémices d’un drame qui se noue. C’est comme si la vision observatrice de Marceau (Eric Génovèse) se décuplait grâce à nous face à la désagrégation de la bourgeoisie réunie en la demeure.

Si dans les séquences projetées, certains interprètes font preuve de retenue, comme c’est le cas de Suliane Brahim, aux airs d’une Charlotte Gainsbourg dont le jeu, tout en sensibilité, est particulièrement touchant de fragilité, sur le plateau, où trônent des éléments de décor de Roméo et Juliette, comme le présage d’un drame amoureux, tous partagent un évident plaisir scénique. Très investis, ils parviennent à semer le doute sur ce qui est réel ou fictif comme ce fut le cas avec Laurent Lafitte, assis en bord de scène, avec un léger saignement de nez suite à une gifle reçue dans une dispute un peu vive avec Jérémy Lopez. Serge Bagdassarian est époustouflant de bout en bout. Travesti et confiné dans des costumes improbables, il excelle en fausse diva qui met du baume au cœur des spectateurs. Toujours prêt du public, il n’hésite pas à relancer la machine lorsque le plus petit temps mort commence à poindre à l’horizon. Autour de lui, Pauline Clément est l’atout fraîcheur de la troupe et se révèle être très bonne chanteuse, accompagnée au piano par Marcus Borja. Quant à Elsa Lepoivre, elle irradie et se montre survoltée, enivrée dans les vapeurs d’alcool et titubante, lançant un joyeux « Je suis Boucle d’Or et je vais dormir sur Papa Ours » en montrant le costume du pauvre Octave (Jérôme Pouly) qui a hérité de ce costume fort encombrant. L’ensemble de la troupe entraîne le public dans des collégiales, chantant allègrement aussi bien du Charles Aznavour que du Dalida, le tout dans une spontanéité et une énergie communicatives. Dommage cependant que les spectateurs qui ne sont ni au parterre ni au premier balcon ne se sentent pas davantage intégrés à cette soirée orchestrée par Jérémy Lopez, toujours dans la justesse d’interprétation et d’improvisation en maître de cérémonie. Notons également la présence remarquable de Bakary Sangaré, parfait en Edouard Schumacher, employé de sécurité qui n’a rien de rassurant et celle de Julie Sicard, lumineuse Lisette, domestique dévouée, un brin mystérieuse.

En investissant la Comédie-Française dont elle explore les moindres recoins, des loges aux balcons en passant par les escaliers en colimaçon qui semblent interminables ou la Place Colette vue de nuit, Christiane Jatahy mixte les univers, les registres et les formes. Elle fait souffler un vent de folie et d’audace qui balaie la fine pellicule de poussière qui recouvre la réputation du Français. Elle bouleverse les codes, redistribue les cartes et change la règle du jeu de la vie et de la création théâtrale contemporaine dans laquelle elle s’impose comme l’une des maîtresses les plus prometteuses de sa génération.

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