Small Town Boy : dialectique des relations humaines

L’une des pièces de théâtre les plus attendues de cette nouvelle édition du Festival Reims Scènes d’Europe est sans aucun doute celle de l’allemand Falk Richter. Avec Small Town Boy, l’artiste associé au Théâtre national de Strasbourg, où il a présenté la pièce il y a quelques jours, répond à une commande passée par Shermin Langhoff, la directrice du Maxim Gorki Theater de Berlin pour les acteurs de la troupe. Il y interroge avec brio la construction identitaire de la jeunesse égarée dans une société dictée par des normes influençables.

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© Thomas Aurin

Small Town Boy est le titre d’une chanson du groupe britannique Bronski Beat, sortie en 1984, racontant la rupture d’un jeune garçon homosexuel avec le monde qui l’entoure, dans lequel il ne se reconnaît pas et ne trouve pas sa place. Le spectacle s’ouvre sur deux hommes qui racontent leur rencontre que l’on ne sait si elle est réelle ou fantasmée. L’un oscille entre pudeur et faux romantisme tandis que l’autre use d’un langage cru pour détailler leur relation homosexuelle. Sur le plateau, monté sur tournette, ils plongent dans un espace de souvenirs où la musique les porte, entourés par les représentations de David Bowie, Fassbinder ou Kim Wilde. Des icônes comme des bouées de sauvetage auxquelles se raccrocher. Le metteur en scène et auteur associé depuis 2000 à la Schaubühne de Berlin ouvre son spectacle sur un horizon de liberté pour pouvoir se réinventer et trouver ce que veulent vraiment les jeunes qui se débattent avec les normes, les peurs, les désirs et tout ce qui anime un être humain. On y retrouve la jeunesse allemande et par extension toute une génération européenne qui hésite et ne sait plus comment se construire sereinement.

Falk Richter interroge avec cette création le lien entre l’identité de l’individu et les normes de la société dans laquelle il évolue. A travers des narrations de vie intime entrecoupées par des chansons pop grâce auxquelles nous nous laissons agréablement bercer, l’auteur allemand met en lumière les rapports difficiles que l’on entretient avec soi ou autrui lorsque l’on vit dans une terreur normative hétérosexuelle. Evidemment, le propos glisse dans le politique en abordant aussi bien Vladimir Poutine qu’Angela Merkel. Tout nous provient sans aucun filtre avec une certaine tendresse. La volonté de détruire les frontières entre les individus pour n’être plus qu’un se fait de plus en plus oppressante comme ces normes qui veulent dicter la conduite de chaque individu sans tenir compte des différences et des désirs de chacun remis en question. Avec une scénographie signée Katrin Hoffmann qui cherche à ériger des repères au cœur d’idéaux sociaux, la pièce glisse dans une observation fine et précise d’une époque en constante évolution, perdue entre ce qu’elle est et ce qu’elle donne à voir.

Grâce à l’inscription à la craie sur un tableau en fond de scène, « I want to kiss like lovers do », nous pouvons lire l’amour, le désir, la solitude, les doutes et les espoirs de l’individu, exprimés par le jeu fin et précis des cinq interprètes qui dégagent une extraordinaire sincérité sur le plateau. Les spectateurs rient, pleurent, s’émeuvent, vibrent avec ceux qui leur maintiennent le corps et l’esprit en éveil, comme un appel à se mettre en marche vers la Liberté avec un grand L. Cette lutte nous touche, nous bouscule, nous émeut.

Le théâtre engagé de Falk Richter, porté par de magnifiques acteurs faisant preuve d’une éclatante vitalité, entretient un lien très fort avec l’actualité et notre société. La diversité culturelle et sexuelle de la pièce, comme on peut la trouver à Berlin devenue terre d’accueil pour l’immigration, parle à toute une génération en quête de repères pour se construire. Le ton léger du spectacle n’empêche pas d’aborder en profondeur la montée de l’extrême droite à la manière d’un sociologue. Le public du Festival Reims Scènes d’Europe, plutôt jeune, a réservé un très bon accueil à Small Town Boy, spectacle dans lequel chacun peut y puiser des bribes de réalité faisant écho à sa propre recherche identitaire dans un monde hypercomplexe. Un théâtre qui poursuit l’engagement de s’inscrire dans la nécessité et l’urgence de secouer les consciences et le pot-pourri émotionnel proposé par Falk Richter ne peut qu’en être la réponse adéquate que beaucoup attendaient.

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