Moeder : face à la mère

La première française a eu lieu le 17 janvier dernier à la Maison de la Culture de Bourges mais c’est dans  le cadre de la grande tournée de Moeder, que nous avons vu le volet central de la trilogie de Peeping Tom, consacrée à la famille, à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil, en partenariat avec la saison Hors les murs du Théâtre de la Ville qui a l’habitude de recevoir la troupe bruxelloise. La vision psychique de la figure maternelle est proposée dans un musée paradoxal au réalisme irréel d’une incroyable intensité.

moeder
© Herman Sorgeloos

Moeder signifie « mère » en flamand. Tandis que la première pièce s’intéressait au père dans Vader et qu’il se clôturera en 2018 par l’attachement à l’enfant dans Kinderen, le volet central du triptyque concernant les membres de la famille s’ancre dans une sorte de microcosme évoluant autour de la figure maternelle. Enfance, monde adulte et vieillesse cohabitent et donne à voir des générations qui se percutent. Tout commence avec le bruit doux, régulier et berçant de la pluie qui tombe au loin. L’eau, c’est la vie, et celles qui sont à l’origine de la naissance, ce sont les mères, ce sont elles qui la donnent. Mais lorsque la lumière se fait, c’est pour éclairer un cercueil dans lequel retentissent les derniers râles d’une mourante que l’on recouvre sitôt son âme envolée d’un couvercle qui la maintiendra dans sa dernière demeure. Une seule mère vous manque et tout est dépeuplé. Dès lors, tout bascule. Comme dit le proverbe bambara, « toute mère est un fleuve ». Pataugeant dans des flaques imaginaires où se noie leur désespoir, les protagonistes évoluent dans un univers mental avec pertinence et intelligence, notamment grâce à une direction d’une précision extrême.

Sur le plateau, nous nous retrouvons face à un lieu protéiforme, aussi bien musée qu’hôpital tantôt salle d’accouchement, pouponnière ou morgue. On pense inévitablement à l’univers de Christoph Marthaler mais c’est avec leur intensité propre que Peeping Tom nous entraîne dans l’insolite inconscient de la mémoire d’une humanité à la dérive. A l’aide d’allégories, d’allusions ou de métaphores, la condition humaine s’exprime dans un théâtre dansé et contorsionné, au fil de tableaux vivants dont l’âme nous parvient comme ce cœur humain qui saigne dans un recoin du musée. Dans cet espace de rigueur et de liberté, l’esthétisme déployé défie nos certitudes et modifie nos perceptions dans un univers étrange, incertain et pourtant familier. On peut même y voir un massage cardiaque opéré sur une machine à café. Du studio d’enregistrement insonorisé et surmonté d’une lumière rouge allumée durant les prises de son à la salle du musée, lieu d’excellence de conservation et de protection, au même titre que la couveuse qui rappelle le cocon rassurant du ventre maternel, ce sont toutes les aspérités de la figure de la mère qui s’expriment. De la religieuse au quotidien, des moments de joie à ceux emplis de souffrance, on peut y lire les échecs comme les réussites, les doutes et les certitudes.

Avec Moeder, la troupe installée à Bruxelles et fondée en 2000 par Gabriela Carrizo et Franck Chartier, offre au spectateur un regard panoramique qui le met face à la mère, dans toutes ses représentations et ses dimensions, à la fois étrange, multiple et fascinante, au cœur d’un musée vivant et captivant. Le temps, suspendu, nous donne à éprouver un moment tour à tour éblouissant, émouvant, drôle, décalé et délirant, parfois grotesque ou perturbant mais éminemment impressionnant. Ce regard sensible, semblable à celui posé sur l’enfant, fruit de la mère, nous interpelle en nous donnant à voir, imaginer, éprouver et questionner ce membre incontournable de la cellule familiale. Cette construction identitaire ne peut que nous toucher au plus profond de notre être et c’est ce qui se produit en regardant l’improbable ballet de Peeping Tom.

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